Tantra - Daniel Odier - [Eveil, éveils ?]
- Mais je pensais qu'il y avait l'Eveil, avec un grand E, et que seul ce dernier pouvait être la délivrance, la fin de l'illusion.
- Entre l'éveil que tu as connu et celui que je connais, il n'y a qu'une différence. Elle est dans la durée. Et lorsque tu réaliseras que le temps n'existe pas, comment ton éveil pourra-t-il se réfugier dans une durée limitée ?
- Il n'y a pas de différence d'intensité ?
- Aucune. L'intensité est justement dans le fait que cela ne s'arrête pas. Il n'y a pas retour à l'activité limitative. Toute activité, tout jeu de l'esprit s'inscrit dans l'Eveil. Tout peut entrer et sortir, tout peut se manifester, tout peut-être goûté dans la plénitude.
- Mais pourquoi perdons-nous cette capacité merveilleuse ?
- Parce que les petits hommes gris viennent s'installer dans la Conscience. L'éducation, la société, l'amour malade, la haine, le désir, la jalousie, l'ambition, la quête matérielle et mentale, tout cela nous rend étranger à nous-mêmes. Nous ne pensons plus qu'à singer, qu'à imiter, qu'à accéder à de nouveaux états et que nos désirs soient exaucés ou non, nous perdons la félicité qui est en nous.
Alors nous en venons à imaginer paradis et enfers hors de nous, c'est le grand subterfuge qui permet à notre Conscience de fonctionner en dehors de l'extase.
Si l'homme savait qu'il est à lui-même Dieu, le paradis et l'enfer, aucune illusion n'aurait de prise sur lui, rien ne pourrait restreindre sa Conscience.
Placer la paradis hors du Soi, c'est permettre à la souffrance de s'installer et au rêve social de la maintenir à un niveau assez élevé pour que nous ne puissions plus nous en échapper. Quelles que soient nos chances au début de la vie, vient un jour où nous décidons de réduire notre Conscience, de l'assécher.
"Les crises mystiques de l'adolescence, la révolte magnifique qui nous fait douter de la voie tracée par d'autres, un jour, nous nous en éloignons et décidons de payer une dette imaginaire à la société, nous acceptons de mourir à nous-même.
Et la plus grande supercherie c'est que de cette mort-là, personne ne s'inquiète.
Au contraire, on la guette, on l'accueille, on la récompense. Dès qu'on accepte le prix de sa mort spirituelle, il devient extraordinairement difficile de suivre une autre route. Cela ne peut se faire qu'au prix d'un immense effort, d'un très grand courage.
L'homme qui a accepté sa propre mort n'a qu'une possibilité, devenir l'adepte d'une religion ou d'un groupe d'hommes qui place le divin hors du Soi, ainsi tout rentre dans l'ordre et les intérêts de la société rejoignent ceux des Eglises et des sectes qui fonctionnent sur la même base commune, la mort de la Conscience divine.
Le moteur est la culpabilité, la crainte, l'obéissance. Les fruits sont la sécheresse, l'éloignement des objets des sens, l'obsession, le puritanisme, la violence, la morale, l'exclusion. En Inde, en Amérique, en Chine, au Moyen-Orient, en Europe. C'est le mode de fonctionnement que nous voyons partout à l'oeuvre.
Devenir un tantrika, c'est uniquement réaliser la nature fondamentalement pure et paradisiaque de la Conscience et la laisser envahir sa vie. Lorsque cela se produit, aucun jeu social, aucune drogue, aucun idéal limitatif ne peut venir s'inscrire dans la Conscience mais surtout, aucune activité dans le monde n'est capable de ternir cet éclat et le tantrika peut alors vivre dans la société en restant un diamant inaltérable.
- Est-ce qu'il y a plusieurs éveils successifs avant d'arriver au grand Eveil ?
- Si tu penses que le grand Eveil existe, tu sombres dans un piège redoutable qui te fera confondre un éveil avec le stade final. Tu resteras bloqué en le prenant pour ce qu'il n'est pas. La base de la sadhana tantrique est toujours d'attendre qu'un nouveau voile se déchire sans quoi tes qualités spirituelles se figent. Tout dans la nature ne cesse d'évoluer, de se transformer infiniment. Chercher un état stable, c'est se couper du réel. Tout est basé sur la respiration. Peut-on inspirer pendant trois heures ? Non. On inspire, on expire, on suit le mouvement de l'univers, on entre, on sort, on s'ouvre, on se contracte, on s'étend, on se replie. Toute activité se fait sur ces deux modes et c'est leur parfaite compréhension, leur parfaite intégration dans la pratique qui permet à la Conscience de respirer. N'oublie jamais que la Conscience respire.
Tantra : L' initiation d'un occidental à l'amour absolu - Daniel Odier - Éditions Jean-Claude Lattès, 1996 - Pocket Spiritualité - Extraits - Pages 72 à 74.