Françis Lucille - Le sens des choses - Il ne s'agit pas d'un intervalle

Publié le par Tout est bien

le sens des chosesEst-il possible de voir clairement ou de reconnaître l'intervalle entre deux pensées ou deux perceptions, et, si cela est possible, de le prolonger ?

 

Est-il possible de voir cet intervalle ? Oui. Pas de le voir comme un objet, mais de l'être, d'être vivant, conscient en lui. Est-il possible de le prolonger ? Ici surgit un malentendu, car cet intervalle n'est pas dans le temps. Comment l'intemporel pourrait-il être prolongé ? Une telle question provient du désir de prolonger une expérience objective agréable, un samadhi. Tel est le but du yogi qui s'affaire à réaliser la cessation de toute activité mentale afin de goûter à la paix qui accompagne cette abolition. Le problème c'est que lorsqu'il émerge de son samadhi, il veut découvrir comment y retourner et comment y demeurer plus longtemps. Pensant et agissant ainsi, il demeure soumis aux rets du temps.

 

Même la sensation temporelle est erronée ici. Une succession de pensées émaillées d'intervalles impliquerait une succession temporelle, ce qui est une conception erronée.

 

Oui, tout à fait.

 

Il ne s'agit pas d'un intervalle.

 

Le temps psychologique est la substance du mental, de la même manière que l'espace-temps chronologique est la substance du corps physique et de l'univers. Du point de vue du mental, cet intervalle est un intervalle entre deux mentations ; du point de vue de l'intervalle lui-même, il s'agit de l'arrière plan silencieux, de notre présence intemporelle. Du point de vue du temps, l'intervalle a un début et une fin, et par conséquent une durée apparente, ce qui soulève la question de sa prolongation.

 

A première vue, les tapis et les meubles qui se présentent à nos yeux dans une pièce sont des objets séparés par des zones de parquet ; mais en y regardant de plus près, il s'avère qu'un sol unique est le support commun de tous ces objets.

 

L'existence de l'intervalle entre deux pensées est évidente lorsque l'on remarque que les pensées ne pourraient être continues car si elles l'étaient, il n'y aurait pas de pensées, il y aurait une seule longue pensée. Donc chaque pensée a un début et une fin. Le fait que chaque pensée a une durée, un début, une fin, introduit la notion d'intervalle. Existe-t-il une autre manière plus directe de connaître cet intervalle ?

 

Oui, car nous ne pouvons le connaître par le seul raisonnement. Nous ne pouvons qu'inférer son existence  de cette manière. Tout ce que nous pouvons dire, c'est : "Cela parait logique, donc possible." C'est déjà là un résultat important, qui ouvre la possibilité de l'existence d'une conscience sans objet, de notre présence en l'absence de mentations. Nous sommes maintenant ouverts à la possibilité d'exister en tant que conscience entre les mentations.

 

Toutefois entre l'inférence conceptuelle de cette existence et l'expérience réelle de la conscience pure, il y a autant de différence qu'entre le projet de voyage de Christophe Collomb pour les Indes et la découverte de l' Amérique.

Cette clarification par le raisonnement a son utilité. Elle efface les résistances du chercheur et le laisse ouvert à la possibilité qu'il y ait quelque chose au-delà du mental.

 

Par la suite, en raison de l'expérience intemporelle obtenue en présence de l'instructeur, une transformation s'accomplit. Les intervalles entre les pensées ne sont plus une absence, un vide, ils sont empreints de notre présence. Ils sont  vivants, riches d'une plénitude inattendue. Ils sont ce qu'il [Le chercheur] aimait déjà du plus profond de son être, sans le savoir.

 


Extrait de : "Le sens des choses : entretiens sur la non-dualité" de Françis Lucille - Chapitre VII : Un véritable maître ne se prend pas pour un maître, pages 116 à 118 - Editions Accarias L'originel, 2007.

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