Dennis Waite - L'Advaita Vedanta : Théorie et pratique (1) pages 7 à 43

 

 Dennis Waite - Advaita Vedanta

 

Dennis Waite - L'Advaïta Vedanta : Théorie et pratique.- Editions Almora, Paris, mars 2011.

 

Notes-Extraits

 


Sommaire :

 

Avant-propos.......  7

 

Préface....... 9

 

Introduction....... 11

 

Une très brève description des philosophies hindoues....... 14

Les Sources de l'Enseignement....... 15

Résumé....... 21            

 

Chapitre I : Découvrir qui nous ne sommes pas....... 23

 

Nous ne sommes pas notre corps....... 25

Nous ne sommes pas l'Esprit....... 28

Nous ne sommes pas l'Ego....... 32

L'attachement....... 34

Les "enveloppes" entourant notre véritable essence....... 36

La négation de tout ce que nous pensons être....... 38

Qui suis-je ?....... 40

Résumé....... 43


Chapitre 2 : Action, karma et libre arbitre....... 45

 

La croyance que nous sommes un "acteur"....... 46

Nature de l'action....... 49

La prakrti et le guna....... 50

Le karma....... 52

Les vasana-s....... 53

Karmaphala - le fruit de l'action....... 55

Le samskara....... 56

Mort et réincarnation....... 58

Libre arbitre....... 63

Résolution....... 70

Il n'y a ni karma individuel ni libre arbitre....... 74

Résumé....... 77

Identification

Seul le guna agit

Théorie du karma

La réincarnation

Libre arbitre......78


Chapitre 3 : signification, but et bonheur....... 79

Chapitre 4 : La connaissance et l'ignorance....... 125

Chapitre 5 : Voies et pratiques spirituelles....... 165

Chapitre 6 : Qui je suis vraiment....... 227

Chapitre 7 : La nature de la réalité....... 261

Chapitre 8 : La méthode d'enseignement....... 305

 

Coda.......  347

 

Annexe A

Translittération du sanskrit....... 350

 

Annexe B

Chronologie de l'Advaita....... 358

 

Annexe C

Lignées d'enseignants....... 359

 

Annexe D

Liste des enseignants contemporains....... 369

 

Annexe E

Microcosme-macrocosme....... 379

 

Annexe F

Recommandations de lecture....... 380

 

Bibliographie....... 388

 

Glossaire des termes sanskrits....... 410

 

Index....... 440


 


 Avant-propos de Paula Marvelly, mars 2006 : pages 7-8

 

Page 7

 

"Peut-on vraiment mettre en mots quelque chose qui dépasse largement l'esprit humain et qui, en dernière analyse, se révèle indéfinissable et indescriptible ? Intéressant dilemme. Et pourtant, c'est précisément ce que tente de faire l'Advaïta (littéralement "non deux" en nous proposant un cadre philosophique pour arriver à comprendre l'univers mystérieux dans lequel nous vivons."

 

[...] [Le message de cet enseignement :] "La révélation que toute chose (vous, moi, le monde tout autour et au-delà) est une manifestation du Soi, qui est Dieu, le Tout et l'Un."

 

[...] [Plusieurs écoles] "depuis les puristes de l'Advaïta traditionnel jusqu'à l'approche plus radicale du Néo-Adavaïta"

 

[...] "L'Advaïta traditionnel tire son enseignement des Upanishads ainsi que du grand maître indien Shankara. Il affirme qu'il est nécessaire de suivre une "voie" même si celle-ci n'est qu'apparente, si l'on veut arriver à découvrir l'essence de notre être véritable, ce qui permettra de s'éveiller au Soi. Des pratiques étayent cette recherche, notamment l'étude des textes sacrés, la méditation, le lâcher-prise et l'auto-examen.

 

Le Néo-Advaïta (dont Tony Parson est le plus grand représentant) professe, lui, qu'il n'y a pas de voie. Vous êtes déjà ce que vous cherchez. Vous êtes CELA.

 

Qui a raison ? La réponse est que ça dépend. L'Advaïta traditionnel est dans le vrai en ce qu'il s'adresse à l'aspirant, encore englué dans son ego illusoire. Dans le même temps, il s'enlise parfois dans des théories hindouistes compliquées et se trouve empêtré dans une hiérarchie obsolète de gourous. Le Néo-Advaïta a raison de dépasser tout cela en s'adressant simplement au Soi. Mais il ne fait aucune place à l'aspirant qui se débat dans le monde phénoménal, entièrement persuadé qu'il est d'être un "acteur".

 

Page 8

 

Une approche beaucoup plus souple, la Voie Directe, gagne du terrain, dispensée par les grands maîtres, Ramana Maharshi, Nisagardatta et Atmananda Krishna Menon. Elle part de l'idée que nous sommes le Soi tout en suggérant des techniques simples (comme de suivre un raisonnement logique rigoureux) pour aider à déconstruire l'ignorance qui obscurcit notre nature divine.  De nos jours elle s'exprime par les voix de Greg Goode et de Françis Lucille. Pour beaucoup, la Voix directe est aussi devenu le moyen le plus accessible pour pratiquer le rappel de soi et représente un conpromis équilibré entre les deux extrêmes que sont l'Advaïta traditionnel et le Neo-Advaïta.

 

[...]

 


Préface : Pages 9-10


Page 9


« Au sens littéral, le mot « religion » signifie relier (du latin  re-ligare), c’est-à-dire rejoindre la réalité de notre nature véritable. Toutes les religions partagent le même but et la même vérité (et ce bien que la plupart d’entre elles le réfute). Cependant on ne peut discourir de la Réalité elle-même car cela nécessiterait que celui qui en parle puisse se placer en dehors d’elle. C’est d’ailleurs ce qui constitue le problème de fond, source des querelles entre écoles. »

[…]


« Religion et philosophie [approche laïque qui utilise la raison et la logique pour s’interroger sur le sens de la vie et questionner la nature de la réalité] poursuivent le même but […] Swami Nikhilananda : «  le but de la philosophie est la Vérité et celui de la religion est Dieu, mais au final l’expérience montre que Dieu et la Vérité ne sont qu’une seule et même réalité »


L’Advaïta est à la fois une philosophie et une religion au sens originel du terme. C’est une des rares écoles à proposer une approche par étapes adaptée à pratiquement tout le monde sauf ceux qui refusent d’y prêter l’oreille. Il existe une voie dédiée à ceux qui souhaitent suivre uniquement des raisonnements logiques pour saisir la nature de la réalité et une autre voie pour ceux qui cherchent un Dieu personnel à qui confier leur tracas quotidien. Quelle que soit la personnalité ou la situation de la personne on lui proposera une stratégie adaptée.


L’Advaïta procède par le biais de modèles ou de métaphores présentant ce que l’on peut considérer comme divers « niveaux » de réalité. Pour commencer, l’aspirant- novice spirituel- apprendra que le niveau (ou l’approche) le plus grossier représente la vérité. Puis à mesure que sa compréhension s’accroit, on lui démontrera la fausseté de cette fiction provisoire, et on le remplacera par une nouvelle image plus subtile.


Page 10


Pour finir, chaque nouvelle représentation se trouvera réfutée puisqu’aucune d’entre elles ne pourra jamais ne pourra se révéler objectivement vraie. Cet abandon progressif des points de vue les plus grossiers permet de rejeter une à une les idées fausses et l’ignorance : puisque c’est bien l’ignorance qui empêche une appréhension intuitive de la réalité.


En présentant des citations tirées des textes sacrées et des écrits de maîtres contemporains, le présent ouvrage décrit des techniques et montre comment elles sont utilisées pour nous mener sur les rives de la  compréhension. Ensuite nous n’avons qu’un tout petit pas intuitif à faire pour atteindre l’Eveil plutôt qu’un impossible saut par delà l’océan d’ignorance qui attend les aspirants ayant choisi de suivre d’autres voies, plus sombres, aux cheminements obscurcis par le dogme ou une mauvaise compréhension.

 

L’Advaïta, puisqu’elle est la réalité non-duelle, révèle nécessairement la vérité essentielle de toutes les religions. Selon Paul Marvelly « Dans toutes les religions et les croyances on rencontre un cœur ésotérique, une croyance mystique que JE SUIS est bel et bien synonyme de Dieu. »


Gandhi enseigne que : « Si la même divinité constitue le noyau de tous les individus, ils ne peuvent être qu’égaux. De plus, la divinité d’une personne ne peut en aucune façon être injuste envers la même divinité se trouvant dans une autre personne.


Certaines paroles bibliques, notamment celles que Dieu adresse à Moïse (« Je suis ce que Je suis ») ou celles du Christ (« Le Royaume de Dieu est en vous ») expriment la vérité fondamentale de l’Advaïta, à savoir la réalité non-duelle de Brahman.


[…] Ceux qui cherchent Dieu n’ont pas besoin de regarder éternellement vers l’extérieur, à accumuler des découvertes sur l’univers ou des spéculations sur la nature des cieux. Il s’agit plutôt de se retourner pour se regarder vers soi-même.

 

On lit dans la Kena Upanishad (II.1.1) : « De temps en temps une âme intrépide en quête de l’immortalité a regardé en arrière et s’est trouvée elle-même ». Ce qu’il faut c’est une quête intérieure, un retour vers la réalité qui demeure à l’arrière-plan de notre existence.


 

Introduction

(Page 11 à 21)

 

Page 11

 

"C'est une chose curieuse. La vérité sonne à la porte, et vous lui dites : "Allez vous en, je cherche la vérité"...et alors elle repart. Curieux." Robert Pirsig

 

[...] Il faut cependant dès le départ insister sur le fait qu'au final cette vérité [sur qui nous sommes, sur la nature du monde et sur la réalité] ne peut être décrite. On arrivera à l'appréhender intellectuellement mais non à la saisir de cette manière. [...]

 

La Kena Upanishad [...] explique que le Soi ne peut-être connu par l'intellect ; qu'il nous faut comprendre qu'Il se situe au-delà de la dualité du connaisseur et du connu. Seuls les ignorants pensent qu'ils "connaissent" le  Brahman, lequel se trouve en fait au-delà de la pensée, de la perception et de la parole puisqu'il est ce qui nous permet de penser, de percevoir et de parler. On ne pourra en "connaître" quoi que ce soit avant d'avoir compris cela.

 

[...]

 

[...] cette vérité [...] se situe ultimement au-delà de l'esprit.

 

[...]

 

Page 13

 

L'Advaita Vedanta est une philosophie qui a été systématisée en Inde vers le VIIème siècle après J.-C. par Adi Shankara. En réalité, l'essence de son enseignement, basé sur le contenu des Upanishads, circulait déjà depuis bien plus longtemps.

 

Les Upanishad font partie des Vedas, textes indiens sacrés écrits vers 1500 av. J.-C. bien qu'on dise qu'ils existaient sous forme orale depuis bien plus longtemps.[...]

 

Les Vedas sont composés en tout premier lieu de rituels et d'hymnes consacrés aux divers Dieux de ce qui deviendra la religion hindoue. Les Upanishads se situent principalement dans les dernières parties des Vedas, appelées aussi le Vedanta (c'est-à-dire la fin ou le point culminant -anta en sanskrit - des veda-s). Elles résument la philosophie qui sous-tend ces pratiques et l'Advaïta en est tirée.

 

Il s'agit d'une philosophie non-dualiste, ce qui signifie que dans la réalité il n'y a pas "deux". C'est le sens littéral du mot "Advaita" - a signifiant "non" et dvaïta "deux.

[...]

 

Page 14

 

[...] Il existe six philosophies qui peuvent séparées en trois groupes de la façon suivante, représentant les trois divisions de la philosophie hindoue orthodoxe.

 

1. nyaya

2. vaisesika

 

3. samkhya

4. yoga

 

5. parva mimamsa

6. utara mimansa

 

Le nyaya, littéralement, signifie "ce en quoi une chose va à nouveau", une "norme" ou "règle". Selon la tradition cette philosophie fut fondée par Gautama, au IIIème siècle av. J-C. On l'a baptisé ainsi car ce système "va dans" tous les sujets physiques ou métaphysiques d'une manière très logique.

 

Le Vaisesika, développé plus tard par le théologien Kanada à partir du nyaya, doit son nom aux neufs "substances essentiellement différentes" qui composeraient la matière.

 

Le samkhya a été fondé par Kapila. Le terme signifie littéralement "qui concerne les nombres" et se réfère à la "reconnaissance ou l'énumération" des 25 tattva-s ou "vrais principes". ce système dualiste étudie la libération de l'esprit (puruya) des liens de la création (prakrti).

 

Page 15

 

Le yoga constitue le système de Patanjali, qui vise à unir l'esprit individuel avec Isvara, la forme manifestée de l'Absolu. Il entretient des relations étroites avec le samskhya et ses pratiques ont certains liens avec le Bouddhisme.

 

La mimansa signifie littéralement "pensée, réflexion ou considération profonde" et "analyse du texte védique"

 

La parva mimansa examine principalement les parties les plus anciennes des Vedas, sur les rituels et le comportement- le karma kanda (kanda signifiant seulement "une partie ou paragraphe d'un livre"). On l'associe au philosophe Jaimini, qu'on suppose avoir été l'élève de vyasa (considéré comme l'auteur qui aurait originellement compilé les Vedas), parva signifiant "précédent, antérieur, premier".

 

L'uttara mimamsa s'intéresse surtout aux parties récentes des Vedas, les jananakanda, (ou les Upanishads), généralement nommées le Vedanta. Fondée par badarayana, auteur des brahmasutra-s, elle regroupe trois écoles principales :

 

- dvaita, la philosophie dualiste associée au philosophe madhva

- advaita, non-dualisme associé à samskara

- visistadvaita, le non-dualisme qualifié, associé à ramanuja

 

(uttara signifie "plus tard, ensuite, postérieur" et aussi "supérieur, chef, excellent")

 

Les Sources de l'Enseignement

 

Ainsi, les Upanishads constituent la source de cet enseignement. Pendant les siècles qui ont suivi leur rédaction, d'autres textes qui les interprétaient ou tentaient de les résumer ont vu le jour.

Pami eux, la Bhagavad Gïta, le "Chant du Seigneur", est sans doute le plus connu. Son importance pour la religion hindoue est comparable à la Bible pour les Chrétiens. Elle constitue la partie centrale d'un poème épique plus long, le Mahabharata.

 

L'histoire raconte la crise de confiance vécue par le prince Arjuna face à ses anciens maîtres et aux membres de sa famille au début d'une grande bataille au cours de laquelle la plupart d'entre eux périront. Son char est conduit par le seigneur Krishna et la Bhagavad Gïta conte la conversation au cours de laquelle Krishna persuade Arjuna que combattre est son devoir et son destin. Bien évidemment, le texte va bien au-delà, l'essentiel de la philosophie des Upanishad servant à fournir des conseils aux gens ordinaires sur la façon de vivre leur vie.

 

Page 16

 

[...introduction à la Bhagavad Gïta par Aldous Huxley...]

 

Les brahmasutras constituent le principal ouvrage qui essaye d'expliquer ce qu'est réellement la philosophie des Upanishads. [...]

 

[...] Ouvrages de référence pour les étudiants de l' Advaita [:]

 

- l' Astavakra Gïta

- le Panchadasi

- Le Yoga Vasichta

 

[...] Autres textes très connus [:]

 

- Les Vivekachudamani

- Atma Bodha

- Tattva Bodha

- Upadesha Sahasri

 

[...]

 

(un sage [est] une personne qui a une réalisation directe de la vérité concernant la nature de la réalité)

 

Ramakrishna (1836-1886) est sans doute l'enseignant qui a le plus fait récemment pour la popularité de l'Adavaita en ouvrant des missions encore actives dans le monde entier.

 

Swami Vivekananda (1863-1902), son principal disciple, a fait le tour du monde dans le but d'unir toutes les religions, la vérité sous-jacente à toutes étant réalisées dans l'Advaita.

 

Page 17

 

En Occident, cependant, Ramana Maharshi (1880-1950) reste indubitablement le plus connu des sages, par son influence sur nombre d'enseignants contemporains ou d'écrivains tels Paul Brunton et Somerset Maugham.

 

Nisargadatta Maharaj (1897-1981), vendeur de tabac sans éducation à Bombay est actuellement l'un des plus populaires, peut-être à cause de l'attrait que son approche radicale et sans compromis présente pour nos esprits modernes.

 

Et Atmananda Krishna Menon (1883-1959), encore moins connu pour le moment, est l'un des plus logiques. (Après de hautes études il occupa un poste élevé dans la police).

 

De nos jours, ce sont surtout les disciples de ces sages qui parcourent le monde en organisant des satsangs et des séminaires.

 

Un satsang est une rencontre entre enseignant et élèves au cours de laquelle l'enseignant fait une courte conférence suivie de questions-réponses. le mot vient du sanskrit "satsanga" ou "rencontre avec le bon" (sat signifiant "vrai, réel, bon" et sanga "rencontre, échange avec")

 

Comme le veut la tradition, le savoir qui permet l'illumination se transmet à travers les âges, d'un enseignant (guru) à ses disciples. (Bien sûr, il peut arriver que le savoir soit généré spontanément ou en réponse à un événement ordinaire mettant la vie en danger, mais cela se produit très rarement, à cause des habitudes et de notre attachement à des modes de pensée conventionnels.)

 

Un groupe relativement récent d'enseignants, de plus en plus populaire, rejette cette approche traditionnelle. Selon eux, on ne peut rien faire pour atteindre ce savoir, en vérité, il n'y a ni chercheur, ni rien à chercher. Il ne peut y avoir de "réalisation" par une personne car il n'y a pas de personne. La Réalité est maintenant - "c'est cela". On appelle cette méthode d'enseignement le Néo-Advaita, du grec neos, "nouveau". En fait ce discours est très ancien dans son essence et diverge peu de l'Advaita classique. La différence réside dans leurs descriptions de l'apparence du monde et dans leur style d'enseignement.

 

"[Note : il faut noter qu'il existe une autre approche reconnue, spécialement en Inde, le Neo-Vedanta, plus particulièrement associé aux disciples de Swami Vivekananda. Même s'il diffère de l'Advaita traditionnel, je n'y fais pratiquement pas référence car le présent ouvrage s'adresse surtout à un public occidental. Je le mentionne davantage au dernier chapitre, qui traite des méthodes d'enseignement, à un moment où le lecteur pourra mieux apprécier ces subtilités. Par conséquent, j'utiliserai le terme "Neo-Advaita" pour faire référence à la nouvelle méthode occidentale représentée par Tony Parsons et non pas le terme "Neo-Vedanta".

Dans d'autres ouvrages, spécialement tous ceux d'origine indienne, ces termes peuvent être utilisés de manière interchangeable pour parler des enseignements de Vivekananda.]

 

[...]

 

Page 21

 

L'Advaita a pour but la découverte de "qui nous sommes" essentiellement. Elle ne traite pas du bien-être de qui nous pensons être. Par conséquent ces pages ne contiennent rien concernant la réalisation personnelle (le Soi étant déjà parfait et complet) ou la façon d'acquérir richesse ou santé (choses ne concernant que le corps ou la personne et nous ne sommes pas ces choses). Le monde et la place que nous semblons y occuper sont eux aussi de peu d'intérêt pour nos discussions, comme nous le verrons.

 

Le présent ouvrage s'organise selon un parcours logique présentant la philosophie de l'Advaita. Nous commencerons par "qui nous semblons être" et les problèmes que nous semblons avoir, pour ensuite questionner notre nature véritable et celle du monde et de la réalité. [...] Le dernier chapitre traitera spécifiquement des présupposés et des styles des trois techniques principales d'enseignement : Advaita traditionnel, Voie directe, et Néo-Advaita.

 

Résumé :

 

- La science a peut-être relégué la religion au rang de superstition mais elle ne propose aucune réponse aux questionnements fondamentaux de la vie.


- L'Advaita apporte des réponses qui ne contredisent ni la science ni notre propre expérience.


- Elle est tirée des Upanishads des écritures védiques et signifie "non deux".


- Enseigner l'Advaita est ardu, d'une part à cause de l'obligation d'interpréter les textes sacrés pour un public occidental moderne et d'autre part car on ne peut "connaître" la Vérité, on peut seulement être guidée vers elle.

 

- La diversité des individus exige des méthodes et des enseignements différents.

 

- Le langage est nécessairement dualiste.



 

Chapitre I

 

Découvrir qui nous ne sommes pas

 

(Pages 23 à 43)

 

(Page 23)

 

Nous n'avons aucune conscience de notre nature véritable car nous nous identifions à notre corps, à nos émotions et à nos pensées, ce qui nous fait perdre de vue notre centre immuable qui est pure conscience. Lorsque nous rejoignons notre vraie nature, nos pensées et nos perceptions ne nous apparaissent plus comme les diverses formes que prendrait une substance unique, nous les voyons naître puis disparaître comme les vagues de l'océan. Jean Klein

 

[Be Who You Are, Jean Klein, Element, 1989]


 

L'advaita est une philosophie extrêmement logique. Il propose un certain nombre de procédures ou de méthodes, les prakriya-s en sanskrit. Chacune d'elle a pour point de départ notre expérience concrète, ici et maintenant. Pas besoin de croire en quoi que ce soit qui contredise cette expérience ou de placer notre foi en des Dieux, au-delà d'elle.

[...]

La fonction de ces méthodes n'est pas d'apprendre quelque choses sur le sujet de la méthode mais de voir que le sujet est mal conçu. Par exemple, en réfléchissant sur la création, nous découvrirons qu'il n'y a jamais eu de création. L'ensemble de ces démonstrations aboutit à nous faire réaliser qu'il n'y a rien en dehors de Brahman.

 

Dans le présent chapitre, nous nous penchons sur la plus fondamentale de ces méthodes : la distinction entre l'observateur et l'observé, ou drgdrsya-prakiya, afin de découvrir qui nous ne sommes pas.

 

Il semble que je sois ici, alors que vous et la table vous trouvez là-bas-clairement distinct en apparence. Nous nous rendons bien compte que nous ne sommes pas les objets que nous voyons : quand nous quittons la pièce nous les perdons de vue alors même que nous continuons à exister. De même, nous ne sommes pas non plus les personnes que nous voyons.

Mais il faut appliquer le même raisonnement à nos corps et à nos sens. Nous pouvons tous perdre des parties de notre corps, même devenir sourd ou aveugle et cependant "nous" demeurons.

De la même manière, nous ne sommes pas non plus nos pensées ou nos émotions qui vont et viennent. Nous ne sommes pas l'esprit, nous continuons à exister quand il s'arrête de fonctionner dans le sommeil profond ou sous anesthésie.

 

Page 24

 

Il en va de même de la pensée du "je" qui elle aussi n'est rien d'autre qu'une simple idée. Dans tout ceci, la conscience est le seul élément qui reste constant, et par conséquent c'est donc bien cela que je dois être -non pas un objet mais le sujet ultime. Néanmoins je ne peux jamais la décrire car tout ce que je pourrais utiliser pour cette description est en lui-même un objet de la conscience et de ce fait a déjà été réfuté.

 

Nous disposons d'une méthode consistant à réfuter toutes les apprences que nous pensons être, pour finalement aboutir à ce qui ne peut-être réfuté et qui est le vrai Soi. Cette procédure spécifique a pour nom "la discrimination entre l'observateur et l'observé" ou "Drgdrsya-viveka";

[...]

 

La forme est perçue et c'est l'oeil qui perçoit. Il (l'oeil) est perçu et c'est l'esprit qui le perçoit. L'esprit, avec ses modifications, est perçu, et le Témoin (le Soi) est en vérité celui qui perçoit. mais Lui (le Témoin) n'est pas perçu (par un autre).

[Shankara]

 

 

On associe habituellement à cette méthode un exercice à chaque fois que nous percevons ou pensons percevoir une chose : "Ni ceci, ni cela" - "neti, neti" en sanskrit. [...]

[Cette expression] signifie qu'aucune description directe de la vérité de ce que nous sommes n'est possible.

[...]

 

Le Brahman est ce que nous sommes vraiment mais il échappe à toute description.

 

[...]

 

Page 25

 

"On ne peut dire que "ce qu'il n'est pas". On ne peut pas dire "ce qu'il est". Ce n'est pas le corps, ce n'est pas les sens, ce n'est aucun des prana-s, ce n'est même pas l'esprit, ni l'intellect. Que peut-il être d'autre ? On ne sait pas. Si quelqu'un vous demande quel est ce Soi fondamental en vous, vous ne pouvez répondre que : "ce n'est pas ceci", "ce n'est pas cela". mais vous ne pouvez pas affirmer "c'est ceci" car pour le définir il faudrait se référer à des qualités tirées du monde des objets.

On peut décrire le monde des objets par référence à des choses perceptibles par la vue ou le toucher etc. or l'Atman est le présupposé et la condition première de toute perception. c'est la preuve de toutes les preuves. Il faut une preuve de l'existence de chaque chose mais il n'est pas besoin de preuve de l'Atman car il est la source de toute preuve. Par conséquent, personne ne peut le définir, personne ne peut dire : "Voilà ce que c'est". On peut seulement l'inférer car s'il n'existait pas, riend 'autre ne pourrait exister.

Ainsi on considère qu'il ne peut-être défini que de manière négative, par "Ce n'est pas ceci, ce n'est pas cela, "neti neti atma". On peut définir l'Atman comme n'étant "pas ceci, pas ceci, ou pas cela, pas cela, pas de cette manière, rien que l'on connaisse, rien que l'on ressente, rien qui puisse être exprimé par les mots, rien qui soit définissable, rien de ce genre" etc. Ce que c'est, personne ne peut le dire ! Ni la parole, ni les sens, ni l'esprit n'ont le pouvoir de l'appréhender."

 

[Swami Krishnananda commentaire de la Brihadaranyaka Upanishad, Livre III Chapitre 9 Verset 26]

 

Nous ne sommes pas notre corps

 

La pensée "que je suis mon corps" est l'identification la plus fondamentale. [...] Ce corps, après tout n'est rien de plus que de la nourriture que nous avons mangée, transformée en une forme nouvelle. [...]

 

"(Ce corps), étayé par des os, maintenu par des tendons, cimenté de chair et de sang, recouvert de peau, qui sent mauvais, rempli d'urine et de fèces, sujet à la viellesse et à la douleur, abritant des maladies, risquant les blessures, plein de passion, mortel et constitué d'éléments (c'est-à-dire le corps) l'individu peut l'abandonner (sans regret)."

 

Narada Parivrajaka Upanishad, III-45-47

 

Page 26

 

[...]

 

"Même un bref instant, ne pensez pas que vous êtes le corps. Ne vous donnez ni nom, ni forme. C'est dans l'obscurité et le silence qu'on trouve la réalité."

 

Nisargadatta Maharaj

 

 

Si nous pensons que nous sommes le corps, nous devenons dépendant de son bien-être et de sa santé. S'il a faim, "nous" avons faim et s'il est blessé ou malade, nous nous sentons incomplets, ce qui nous fait souffrir. Pire encore, nous croyons que celui-que-nous-sommes-vraiment est condamné à vieillir puis à mourir. Le plus souvent, si l'on vous demande "Comment allez-vous ?", la question concerne votre santé. Nous choisisons notre conjoint en fonction de son attrait physique et nous pleurons nos facultés déclinantes quand le corps vieillit.


[...]

 

"En bref passer sa vie entière dans l'adoration absolue de son corps, en gagnant plus afin de raffiner davantage cette adoration futile constitue l'une de ces abominables stupidités intellectuelles dans laquelle l'humanité sombre volontiers. En effet si le corps est l'autel de notre adoration, cela ne peut durer éternellement car le mouvement de la déchéance et de la vieillesse n'est pas loin même pour les corps encore jeunes aujourd'hui.

 

Page 27

 

Suer et peiner, se battre et amasser, nourrir et élever le corps, l'habiller et l'abriter - tout ceci est nécessaire mais passer sa vie entière à ne faire que ça représente un gâchis criminel des capacités humaines. Sous peu nous deviendrons vieux, chancelants, infirmes et à la fin nous mourrons."

 

Commentaire de Swami Chinmayananda du Bhaja Govindam de Shankara

 

"Et avant que le bébé ait un corps et soit né, qu'étiez-vous ? Réfléchissez. Que s'est-il passé dans le ventre de votre mère ? Qu'est-ce qui pendant neuf mois s'est transformé en un corps composé d'os, de sang, de moelle, de muscles etc. ? Un spermatozoïde ne s'est-il pas combiné avec un ovule dan sun ventre féminin pour démarrer une nouvelle vie tout en traversant de nombreux périls ? Qui a veillé sur cette nouvelle vie pendant cette période de anger ? n'est-ce pas cette infinitésimale cellule de sperme qui est à présent si fière de sa résussite ? Et qui en particulier a demandé à ce que vous veniez au monde ? Votre mère ? Votre père ? Voulaient-ils tout spécialement de vous pour fils ? avez-vous participé en quoi que ce soit au fait d'être né de ces parents-ci ?

Si vous allez plus loin, vous vous rendrez compte que ce qui a donné naissance au corps (spermatozoïde et ovule) est l'essence de la nourriture consommée par les parents ; que l'enveloppe corporelle est formée et nourrie des cinq éléments constituant la nourriture ; et ainsi que, souvent, le corps d'une créature sert de nourriture à une autre créature.

Trouvez ce qui donne des sensations à un être sensible, ce sans quoi vous ne sauriez même pas que vous existez, et encore moins le monde extérieur. Et pour finir, allez plus loin encore et voyez si cette existence, cet état de conscience lui-même, n'est pas limité dans le temps."

 

Nisargadatta Maharaj

 

Pour être précis, il faut noter qu'en général nous ne pensons pas "je suis mon corps". En fait nous nous identifions plutôt à une caractéristique du corps telle que "je suis laid" ou "je suis gros". Nous associons par erreur les caractéristiques du corps, qui ne sont pas notre vrai soi, avec le véritable "Je". On s'en rend compte dans le cas de personnes qui ont perdu un membre, la vue ou autre chose. Leur corps a changé de façon significative mais ils ne croient pas que ce qu'ils sont vraiment soit différent en quoi que ce soit.

 

[...]

 

Page 28

 

[...]

 

On entend souvent dire que la conscience est un épiphénomène de l'esprit, c'est-à-dire un effet secondaire, au point que nous pourrions presque nous en passer. Par conséquent presque tout le monde croit fermenent que la conscience est une chose (quelle qu'elle puisse être !) qui se trouve dans l'esprit, lequel se trouve à son tour dans le corps. Selon l'Advaita, toute chose y compris le corps et l'esprit, est une apprence qui nait à l'intérieur de la Conscience (avec un C majuscule puisque ne se référant pas à la conscience d'un seul individu). Françis Lucille, un enseignant contemporain, inspiré par Ātmananda Krishna Menon et Jean Klein, exprime ce point de vue de façon simple :

 

"Vous n'avez jamais été dans votre corps, donc la question d'y revenir ne se pose pas. Votre corps est en vous. Vous n'êtes pas en lui. Le corps vous apparaît comme une suite de concepts et de perceptions sesnorielles. C'est ainsi que vous savez que vous avez un corps, lorsque vous le sentez ou que vous y pensez. Ces perceptions et ces pensées apparaissent en vous, pure attention consciente. Vous n'apparaissez pas en elles, contrairement à ce que vos parents, professeurs et la quasi-totalité de la société dans laquelle vous vivez vous ont appris.

En contradiction flagrante avec votre expérience réelle, on vous a enseigné que vous êtes dans votre corps en tant que conscience, que cette conscience est une fonction émergeant du cerveau, un organe de votre corps. Je vous suggère de ne pas accorder une confiance démesurée à ce savoir de seconde main et questionner les données brutes tirées de votre propre expérience. Vous vous rappelez les recettes de bonheur données par ces même personnes quand vous étiez enfant -faire de bonnes études, avoir un bon métier, épouser la bonne personne, etc. ? Ces recettes ne marchent pas sinon vous ne seriez pas ici à poser ces questions. Elles ne marchent pas parce qu'elles sont basées sur une approche erronée de la réalité, un point de vue que je vous suggère de remettre en question."

 

Nous ne sommes pas l'Esprit

 

[...] Nous pouvons considérer le corps de la même façon que les objets extérieurs, même si le corps semble d'une certaine façon plus intime. Dans le cas de l'esprit, la situation est bien moins claire. Alors que je peux déclarer "j'ai une douleur dans la jambe" ce qui dans une certaine limite me dissocie du corps, il y a peu de chances que je déclare "il y a une idée dans mon esprit" .

 

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Nous disons toujours "j'ai une idée" alors que si l'on nous presse d'expliquer exactement ce que nous avons fait pour l'avoir, cela va nous poser problème. Et, bien évidemment, nous sommes tout à fait incapables de montrer du doigt "cette idée" !

 

"Le "Je" de "je pense" et de "je fais" est aussi réel que le "il" de "il pleut" et de "il fait froid"."

Leo Hartong

 

Le fait est que nous ne "pensons" pas les pensées. Elles arrivent et nous en sommes les témoins. Plus tard, si le souvenir d'une pensée ancienne nous arrive (sous la forme d'une pensée nouvelle) nous déclarons en être à l'origine et disons "J'ai pensé que..." mais c'est tout simplement faux. L'esprit est toujours passif dans ce domaine ; il ne devient actif que lorsqu'il va par la suite traiter cette pensée.

 

 [...]

 

"Aucune chose (y compris l'entité corps/mental que vous considérez comme étant votre moi) n'existe en elle-même de façon séparée, mais seulement comme des fonctionnements apparents de la Conscience.

Il n'y a pas de soi ou d'esprit séparés, seulement des personnages rêvés dans le Soi ou la Conscience. Il y a seulement la pensée se produisant dans cet organisme apparent, dans ces personnages rêvés. Nous en faisons l'expérience : nous voyons bien les pensées qui se produisent. Cependant, supposer qu'elles naissent dans nos têtes à l'intérieur de quelque chose nommé l'esprit est un raccourci dangereux. C'est de cette fondamentale erreur de perception que découle tout le reste, le dualisme, l'illusion de la séparation, le samsāra [cycle de le vie et de la mort]

David Carse

 

"L'esprit est comme la lune, recevant sa lumière de la conscience du Soi, qui ainsi est comparable au Soleil. Par conséquent quand le Soi se met à briller, l'esprit, comme la lune, devient inutile."

Ramana Maharshi.

 

Concernant les pensées, l'esprit agit comme un processeur de données. Les sens transmettent les informations. Elles sont comparées avec des données déjà en mémoire, les décisions sont prises en conséquence et les instructions appropriées transmises au corps. Tout se passe automatiquement, gouverné par la conscience mais il n'y a pas de "je" sous forme d'esprit  qui "fasse" quoi que ce soit. [...]

 

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"L'esprit est seulement un transmetteur, le transmetteur de ce qui est en train de se passer. J'utilise l'image du morceau de fer dans le feu. Il va rougir comme du feu. Il va devenir chaud comme du feu. Saisissez-le et il va vous brûler comme du feu. Il a donc pris les qualités du feu. S'il était comme notre esprit, il dirait : "Regardez-moi ! Regardez ce que je peux faire; je suis rouge, je suis brûlant, je peux brûler !" Mais retirez-le du feu et que peut-il faire ? Il ne peut rien faire de tout cela. C'est la même chose avec le fait de penser. L'esprit se confond si étroitement avec cette pure intelligence qu'il croit être cette intelligence elle-même. Il pense "je choisis" ou "j'ai une volonté" ou "je peux faire ceci" ou "je ne suis pas assez bon" ou "je suis une mauvaise personne" ou autre; Mais quand on y regarde de près, il ne fait rien de plus que transmettre. Quand on le questionne et qu'on l'examine, on peut voir qu'il n'a aucun pouvoir propre, ni aucune substance propre ni indépendance. Que fait l'esprit quand il voit cela et comprend cela ? Il s'aligne simplement sur cette intelligence et joue son rôle de transmetteur en cessant de croire qu'il aurait un pouvoir ou un semblant d'entité ou d'indépendance par lui-même."

Bod Adamson, disciple de Nisargadatta Maharaj

 

L'Advaita traditionnel n'établit pas vraiment de différences entre les émotions, les pensées/perceptions et les volontés. Toutes prennent naissance dans l'esprit (manas) puis le phénomène d'identification a lieu, causant tous les problèmes avec lesquels nous sommes familiers. La cognition est le mode de fonctionnement de base de l'esprit et elle peut fonctionner sans les deux autres mais émotions et volontés ne peuvent fonctionner que si la pensée/perception est aussi présente. Toutes les différentes fonctions de l'esprit (ressentir, vouloir, penser, imaginer, se souvenir et l'ego) sont illuminées par la lumière de la Conscience, qui est l'essence de Soi et la seule réalité. Par conséquent tous ces états ne sont effectivement que des objets (apparents) de la Conscience. [...]

 

bhāva, un des mots sanskrits pour "émotion", signifie "tout état de l'esprit ou du corps, toute façon de penser ou de sentir, sentiment, opinion, disposition, intention, amour, affection, attchement ; le siège des émotions ou affections, coeur, âme, esprit" mais dans la Bhagavad Gïta e mot est utilisé dans le sens plus général de "être, existence" ou "devenir", rasa est un autre mot utilisé par Atmamanda Krishna Menon pour "émotion générale".

 

Habituellement on évoque plutôt des émotions spécifiques, comme la colère (kroda), le désir (krāma), l'amour passionné (rāga), la haine (dveṣa). Les émotions fortes nous font perdre toute capacité de discernement et aboutissent à l'illusion et à la mort (comme le dit la Gïta), car elles mènent à l'action impulsive plutôt qu'éclairée.

 

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Puisque c'est l'esprit qui nous empêche de réaliser ce qu'est notre nature profonde, nous détacher de nos émotions fait partie de la préparation à la recherche spirituelle. Il s'agit de devenir "dépassionné" (vairāgya-absence de rāga). [...]

 

"On considère que tout sentiment est comme une vague dans l'Océan de la Paix. Cette comparaison n'est pas tout à fait juste. Il est important de comprendre qu'il n'y a de vague que dans l'océan et qu'il n'y a pas de vagues dans la Paix. Dans la Paix, il n'y a ni vague ni océan, tout comme il n'y a ni océan ni vague dans l'eau. Pareillement, il n'y a ni pensées ni sentiments en moi, le vrai "je" - en tant que principe. En envisageant les émotions de cette façon, nous pouvons profiter même du sentiment de détresse si l'on se concentre sur le vrai contenu de cette détresse et que l'on rejette son nom et sa forme, qui sont illusoires.

 

Ainsi, toute émotion est un indicateur pointé vers cette Paix qui est là en permanence à l'arrière-plan. Il se peut tout à fait que l'on perde son soi apparent dès que surgit une émotion ; pas dans l'émotion elle-même mais dans son arrière-plan permanent.

 

Nous avons tous eu l'occasion d'être spectateur de pièces de théâtre tragiques débordantes de pathos et de froide cruauté envers des personnes bonnes qui nous ont fait pleurer du début à la fin. Et cependant le jour suivant nous sommes prêts à payer pour être à nouveau témoin du même spectacle afin depouvoir continuer à pleurer. Que se cache-t-il derrière tout ceci ? N'est-ce pas le plaisir de la détresse ? Cela vous montre qu'il y a quelque chose d'inhérent à cette soi-disante détresse qui vous pousse à la courtiser. C'est la Paix, en arrière-plan, qui se trouve derrière toutes ces émotions.

 

Par conséquent, percez à jour vos émotions et percevez que seule la Paiix est présente. C'est ce que fait le jñānin, et ainsi il peut goûter toutes les émotions que vous vous appliquez si bien à distinguer de la Paix, ce qui est source de souffrance."

 

Krishna Menon

 

 

"Ce processus par lequel nous nous identifions avec les activités de la pensée ne sert plus la vie humaine mais est devenu la vie humaine. S'identifier au mental signifie qu'aucune séparation n'existe entre l'esprit humain (en tant que pensée) et la vie humaine.

 

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Nous sommes ce que nous connaissons. Il en découle que je suis ma religion, je suis ma nationalité, je suis ma guerre, je suis l'image que je me suis fait de moi-même et des autres, je suis mon parti politique, je suis la façon dont j'interprète mon champ d'expérience, je suis ma morale, mon ordre social et mon conditionnement social. Je suis à la fois ce que mes pensées croient être moi et n'être pas moi. Je suis finalement constitué de la totalité des projections de mon propre esprit, fragmentaires, créatrices de destinée et non contrôlées. Ce sont toutes des créations de la pensée et tant que je m'identifie à la pensée, ce monde de pensées est moi. Là-dedans, il n'y a pas d'autre. Tant que nous nous identifions à cette réalité projetée, nous en tirons douleur et jouissance."

 

Möller de la Rouvière

 

"Tant que vous avez un corps, vous aurez des pensées et votre façon de penser ne changera pas. La nature de la pensée fait qu'elle fonctionne avec des paires d'opposés, ce qui constitue le dualisme. Vous ne pouvez pas penser autrement. passé/futur, douloureux/heureux, chaud/froid, etc. Une fois qu'on l'a compris on s'en trouve libéré. Laissez donc l'esprit faire ce qu'il veut. Ce n'est pas vous. C'est une apparence qui va et vient."

 

"Etre libéré des pensées signifie laisser simplement la pensée aller librement. Laissez-lui faire ce qu'elle veut. Laissez-la flotter autour de vous puis vous quitter. Aucune pensée ne dure. Où sont les pensées d'hier ?"

 

Bob Adamson

 

 

Nous ne sommes pas l'Ego

 

Il n'en demeure pas moins que la plupart des gens croient être l'esprit. Les Occidentaux utilisent le terme "ego" pour parler de ce sentiment du soi, et quand l'Advaita aborde la question de ce qui nous empêche d'atteindre la vérité, les notions d'esprit et d'ego sont utilisées presque de façon interchangeable.

 

Quand on y réfléchit, on admet assez facilement que toutes nos idées, nos opinions et croyances dépendent d'un conditionnement, dû à nos parents, à nos professeurs, à la société dans laquelle nous sommes nés. Elles représentent une partie indélébile de nos souvenirs et c'est l'identification avec elles que nous appelons notre "ego".

Ce n'est que lorsque l'esprit cesse son bavardage, lorsque le tourbillon des pensées s'apaise momentanément, que nous pouvons enfin reconnaître qu'il y a quelque chose d'autre, qui n'a aucun lien avec ces idées acquises et que ces idées ne sont pas qui nous sommes.

 

[...]

 

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Nous devons nous efforcer d'être dans le présent, conscients de ce qui est ici et maintenant afin de transcender ce bagage mental plutôt que de le subir.

 

Tant que nous sommes ainsi identifiés, croyant être un corps-mental séparé, c'est cet ego fictif qui est impliqué. Cela explique pourquoi les enseignants contemporains insistent tout spécialement sur le fait que le chercheur n'accédera jamais à aucune vérité ou réalisation, que le chercheur est ce qui est cherché, que l'ego ne peut se suicider, etc. [...]

 

"Plus vous essayerez de tuer l'ego, plus il prendra de force. Il faut l'aborder par l'autre côté. Tout le monde comprend et ce malgré l'ego. En vérité, l'ego meurt automatiquement dès que l'on comprend quelque chose. Vous n'arriverez jamais à faire entrer de la lumière dans une pièce si vous voulez absolument commencer par en chasser toute l'obscurité. Donc, simplement ignorez l'ego et essayez de comprendre ; et cette compréhension elle-même fera disparaître l'ego.

Au moment même où vous commencerez à faire ceci, sans le savoir, vous vous placerez dans la Conscience, qui est au-delà de l'ego et de l'esprit. dès ce moment-là, l'ego se débarrassera de toutes ses scories et se trouvera révélé en tant que conscience. Vues sous cet angle, toutes les questions déroutantes que pose le monde s'évaporent à tout jamais, comme de la rosée sous le soleil, pour ne jamais réapparaître."

 

Atmananda Krishna Menon

 

Ramana Maharshi défend la méthode de l'Enquête du Soi [Self-Enquiry] pour découvrir notre vrai Soi. C'est l'ego qui mène la recherche et, bien entendu, ses efforts sont voués à l'échec. Cependant, il se passe la chose suivante : au fur et à mesure que l'on découvre quil est impossible de trouver le "je" car il n'existe pas, l'enquête s'effondre, l'ego disparaît et le Soi demeure. L'illusion se dissout et la vérité se trouve révélé :

 

"Mettez l'ego en avant puis demandez-vous comment il peut-être détruit. Qui pose la question ? C'est l'ego. Cette interrogation mène infailliblement à chérir l'ego et non à le tuer. Si vous cherchez l'ego, vous découvrirez qu'il n'existe pas. C'est ainsi qu'on peut le détruire."

 

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Derrière l'esprit, qui change sans cesse à cause des idées, des sentiments et des désirs changeants, se tient la Conscience immuable, le Soi de toutes choses, Swami Satchidanananda, dans son commentaire des Yoga Sutras de Patanjali, nous explique :

 

 

"Mais au-delà de toutes ces différences, dans le Soi nous ne changeons jamais. Cela signifie que derrière tous ces phénomènes toujours changeants se trouve l'Un immuable. Nos modifications mentales nous donnent l'impression que cet Un change. Ce qui veut dire qu'en changeant notre état d'esprit, nous pouvons tout changer. Si seulement nous pouvions comprendre ceci, nous verrions qu'il n'y a rien qui cloche à l'extérieur ; tout est dans l'esprit.

En corrigeant notre vision des choses nous corrigeons les chose à l'extérieur.

Une fois que nos yeux atteints de jaunisse sont guéris, plus rien n'a l'air jaune. Tant qu'on ne guérit pas de la jaunisse, quand bien même on briquerait les objets extérieurs, on ne les rendra ni blancs, ni bleus ni verts, ils nous apparaîtront toujours jaunes."

 

L'attachement

 

"Ce n'est pas le monde mais notre attachement au monde qui est la source de tous nos malheurs." Swami Nityaswarupananda 

 

En sanskrit, cet attachement est appelé ahaṃkāra, ce qui signifie littéralement, la "fabrication" de la parole "je suis". Il s'agit de cet aspect de l'esprit qui a tendance à s'identifier avec des idées telles que "je suis un homme" ou un professeur ou un père, etc. Même si tout cela peut-être vrai à un niveau relatif, aucune définition ne correspond à ce que je suis vraiment - ma nature essentielle [...].

 

De telles associations sont seulement produites au niveau de l'esprit, elles n'affectent en rien ce que vous êtes vraiment.

 

Si nous étions vraiment attachés à une idée ou un état, ils nous accompagneraient alors en permanence. Cependant même à l'état éveillé, la tristesse succède à la joie, parfois dans un temps très court, de même qu'en une seconde en cas d'urgence toute fatigue peut se dissiper. quand nous nous endormons, toutes nos inquétudes, bonheurs, douleurs, disparaissent complètement.

 

Et cependant, cette identification va jusqu'au niveau le plus profond. Nous croyons que nous pensons, que nous agissons, que nous ressentons (ou non) du plaisir. Nous allons nous rendre compte que rien de cela n'est vrai. Dans le prochain chapitre nous verrons que nous ne possédons aucun libre arbitre au sens où nous l'entendons habituellement. Dans le chapitre 3 nous verrons que nous sommes le bonheur lui-même, et ce, que notre vie présente soit plaisante ou douloureuse. Concernant les pensées, il est vrai que nous en avons,  mais faisons-nous vraiment quelque chose pour qu'elles nous arrivent ? Les pensées naissent dans notre esprit et nous les voyons.

 

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Une action peut en découler et "nous" en sommes le témoin tout comme nous sommes les témoins du plaisir ou de la douleur qui peuvent en résulter. Mais nous ne sommes aucune de ces choses, pas même le "témoin". Nous sommes l'arrière-plan immuable de tous ces phénomènes transitoires.

 

Pour parler de la façon dont nous devrions nous comporter dans le monde, on recourt souvent à la métaphore de l'acteur, qui endosse un rôle sur scène. A tout moment il faut se souvenir que nous ne sommes ni le corps, l'esprit ou l'intellect :

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"Un homme qui joue sur scène un rôle de femme ouble-t-il qu'il est un homme ? De la même façon, nous aussi devons jouer notre rôle sur la scène de la vie mais nous ne devons pas nous identifier avec ces rôles."

 

Ramana Maharshi

 

Nous ne sommes pas non plus "une personne". En fait, le sens même du mot - dérivé du latin persona (le masque porté par les acteurs de théâtre gréco-romain) - nous indique que nous ne pouvons pas en être une. A tout le moins, nous devons être celui qui porte le masque. [...]

 

"La personne est le résultat d'un malentendu. En réalité, il n'existe rien de tel. Sentiments, pensées et actions passent devant un observateur dans une succession sans fin laissant des traces dans le cerveau et créant une illusion de continuité. Le reflet de l'observateur dans l'esprit crée ce sentiment du "je" et la personne acquiert une existence indépendante en apparence.

En réalité, il n'y a aucune personne, il n'y a que l'observateur, qui s'identifie avec le "je" et avec le "mien". L'ensignant dit à l'observateur : "Vous n'êtes pas ceci ; il n'y a rien de vous en ceci, sauf ce petit détail du "je suis" qui est le pont entre 'l'observateur et son rêve".

"Je suis ceci, je suis cela" est un rêve, alors que le pur "je suis" porte le sceau du réel. Vous avez goûté tant de choses - tout est réduit à rien. Seul le sentiment du "je suis" persiste, inchangé. Demeurez avec l'immuable au milieu du changeant jusqu'à ce que vous soyez capable de le transcender."

 

Nisargadatta Maharaj

 

Les Upanishads contiennent tout ce qu'il nous faut apprendre sur la vérité. Le problème est de savoir où chercher et de comprendre ce qu'on a trouvé. Une exégèse éclairée est indispensable. Par exemple, la Kena Upanishad est très courte et enseigne la connaissance de notre vraie nature de quatre manières différentes, en fonction du niveau spirituel de celui qui écoute. La première partie est la plus directe et la plus succinte et par conséquent la plus ardue en apparence. Selon le second verset, nous sommes ce qui donne de la puissance ou du pouvoir à l'esprit etc, et non l'esprit lui-même. Voici le commentaire d'une clarté limpide, de Swami Paramananda :

 

"C'est l'oreille de l'oreille, l'esprit de l'esprit, la parole de la parole, la vie de la vie, l'oeil de l'oeil. Le sage, libéré [des sens et des désirs mortels], après avoir quitté ce monde, devient immortel [Kena Upanishad, I.2]

 

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Un homme ordinaire entend, voit, pense, mais se contente de ce qu'il peut apprendre par ses sens : il n'analyse pas et ne cherche pas à trouver ce qui se cache derrière les oreilles, les yeux ou l'esprit; Il s'identifie totalement à sa nature externe. Son entendement ne dépasse pas le cercle limité de sa vie corporelle, qui ne concerne que l'homme externe. Il n'a aucune conscience de ce qui permet à ses sens et à ses organes de remplir leurs taches.

Il y a une différence immense entre la forme manifestée et Ce qui se manifeste par cette forme. Une fois que nous avons conniassance de Cela, nous ne mourrons pas quand notre corps mourra. Celui qui s'accroche à ses sens et à ses choses éphémères doit mourir plusieurs morts, mais celui qui connait l'oeil de l'oeil, l'oreille de l'oreille, s'étant détaché de son corps physique devient immortel. L'homme qui transcende sa nature apparente atteint l'immortalité et trouve l'essence subtile, éternelle et inépuisable qui se trouve à l'intérieur de lui.

 

 

Les "enveloppes" entourant notre véritable essence

 

[...] Niveaux successifs d'identification qui font écran à notre vraie nature. On considère que notre véritable essence est effectivement cachée sous des "enveloppes" ou des "couches", comme la lame d'une épée dans un fourreau. En fait, le sanskrit  kośa est encore plus évocateur puisque l'un de ses sens est "trésorerie", lieu où l'on garde un objet de grande valeur.

Ce modèle est appelé pañca kośa prakriyā - la méthode des 5 enveloppes - il est expliqué en détail dans la Taittiriya Upanishad.

 

[...]

 

"La première de ces enveloppes (la plus grossière et la première à laquelle nous avons tendance à nous identifier), c'est le corps. On en parle comme de l'enveloppe de la nourriture, anna-maya-kośa.

Le corps naît, vieillit, meurt, se décompose pour redevenir la nourriture dont il provient à l'origine (ou tout du moins de la nourriture pour les vers), mais il n'a rien à voir avec le vrai Soi, qui est bien plus proche de nous que notre peau ou notre main.

 

La seconde couche est appelée prana-maya-kośa, "enveloppe de l'énergie vitale", faite de souffle. Dans la mythologie hindoue, "l'air" insuffle la vie dans le corps. On pourrait dire que c'est la force vitale par laquelle le corps s'anime et les actions s'accomplissent. Bien que cette force vienne du Soi comme toute chose, elle n'est pas le Soi. Chacun de nous a tendance à se considérer comme immortel. Tout en reconnaissant que le corps doit, au final, mourir, nous sentons que cette force vitale survivra à la mort. C'est ainsi que nous nous identifions à cette enveloppe vitale.

 

La couche suivante est l'enveloppe mentale, mano-maya-kośa, composée de l'esprit pensant et des organes de la perception. C'est la partie de l'organisation mentale chargée de la transmission des informations venant du monde extérieur, mais qui se mêle généralement d'affaires qui ne sont pas de son resort, à savoir penser et essayer de tout comprendre. Cet "organe" de l'esprit se nomme manas en sanskrit. c'est probablement l'enveloppe avec laquelle la majorité d'entre nous a tendance à s'identifier.

 

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Au-delà, cependant, se situe la fonction mentale supérieure, capable de discrimination, reconnaisant le vrai du faux, ce qui est réel de ce qui ne l'est pas, sans s'appuyer sur des éléments empiriques, tels que la pensée ou la mémoire. Dans le silence, elle sait sans avoir besoin de penser. On peut la nommer l'intellect, buddhi en sanskrit. Elle est à l'origine du jugement de Salomon départageant les deux mères venues revendiquer le même enfant. Salomon décida de couper l'enfant en deux pour que chacune en garde une moitié. d'après la légende, la fausse mère accepta alors que la vraie préfèra abandonner l'enfant à l'autre femme. Voilà l'enveloppe intellectuelle, vijñāna-maya-kośa.

 

Certains lecteurs qui pratiquent la méditation ont pu avoir la chance d'expérimenter, par moments, une paix et un silence des plus profonds, d'où l'esprit est totalement absent et où l'on ressent un sentiment immense de contentement. On pourrait croire qu'il s'agit là de l'état de réalisation que l'on recherche - si seulement on arrivait à le prolonger. Au lieu de quoi, il dure quelques minutes, ou, très rarement, quelques heures pour une poignée d'ascètes aguerris. Mais non, il ne s'agit que d'un autre état, même s'il est désirable et rempli de félicité. Nous pouvons l'observer et par conséquent cela ne peut pas être ce que nous sommes. C'est la dernière enveloppe, ānanda-maya-kośa, la bien-nommée enveloppe de la béatitude. a cause de sa nature suprêmement bien-heureuse, on dit qu'elle est la plus difficile à transcender."

 

Dennis Waite, extrait de The Book of One

 

Ce que nous sommes vraiment, donc, est le "Vrai Soi" ou simplement le Soi avec une majuscule, comme nous l'appelons dans cet ouvrage. En sanskrit on dira ātman en parlant de l'être individuel apparent et de brahman s'agissant de l'univers apparent - même s'ils se révèlent être identiques. Le Soi se trouve obscurci par l'identification avec ces diverses couches ou enveloppes, comme l'eau dans une bouteille colorée, semble prendre la couleur du verre alors qu'elle est transparente.

 

[En fait les enveloppes ne "couvrent" rien. On devrait plutôt dire que ce sont différents niveaux d'appréhension du monde, avec lesquels nous nous identifions. Comme il n'y a rien d'autre que l'ātman-brahman, chaque enveloppe est l'ātman. On en prend conscience dès que l'identification cesse. Une fois que chaque enveloppe a été réfutée, il reste ce qu'on ne peut plus réfuter-le témoin éternel. On présente ce modèle comme une aide à la compréhension, puis on démontre ensuite qu'il est faux, quand notre compréhension s'accroît. Cette méthode est fondamentale dans l'enseignement de l'Advaita. [...] ]

 

En passant, mentionnons une démarche similaire (puisqu'elle illustre elle aussi la méthode advaitine traditionnelle)  consistant à énoncer que X est vrai pour ensuite retirer cette affirmation au fur et à mesure que l'élève progresse et que sa capacité à accepter des concepts non intuitifs s'acccroit. Cette méthode se rapproche de la métaphore Zen bien connue du "doigt qui pointe la lune" qu'on appelle "la règle de la lune sur la branche" [...]

 

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La négation de tout ce que nous pensons être

 

Vous n'êtes ni la terre, ni l'eau, ni le feu, ni l'air, ni l'espace. Afin d'atteindre la libération reconnaissez que le Soi est le témoin de tout cela et qu'il est la Conscience.

Astavakra Gïta I.3

 

Beaucoup d'enseignants Le décrivent en disant que nous ne sommes pas le corps, les pensées, les sentiments, etc., mais l'arrière-plan sur lequel ils apparaissent. c'est la métaphore de l'écran de cinéma. Nous ne sommes pas les images qui n'ont pas d'existence réelle, mais l'écran lui-même. Atmananda Krishna Menon utilisait la comparaison avec la pierre sur laquelle on a sculpté des images. Quand on la regarde on a tendance à voir les visages sans se rendre compte qu'il ne s'agit que d'une pierre. Quand nous lisons un livre, nous y voyons les mots qui y sont inscrits et non le papier qui en est le vrai substrat. Nous sommes toujours trompés par la forme et passons à côté de l'essence.

 

Concernant cette identification avec l'esprit, Sri Poonja indique qu'il faut plutôt regarder les intervalles entre les pensées :

 

La Conscience se trouve dans cet intervalle. Entre deux nuages, il y a un intervalle et cet intervalle est le ciel bleu ! Ralentissez les pensées et regardez les intervalles !

C'est bien ça !

Examinez les intervalles et soyez plus concentré sur les intervalles que sur le nuage !

La première pensée est partie, l'autre n'a pas surgi. Ceci est la Conscience. Ceci est la Liberté. C'est votre propre place, votre propre demeure. Vous êtes toujours là, voyez-vous.

Déplacez votre attention, changez de gestalt. Ne regardez pas l'image mais ce qu'il y a derrière. ! Si j'installe devant vous un grand tableau noir de la taille du mur et que j'y dessine un petit point blanc puis que je vous demande "Que voyez-vous ?", vous serez quatre-vingt dix neuf pour cent à ne pas voir le tableau (rires).

 

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Vous répondrez : "je vois un petit point blanc" un si grand tableau noir que personne n'aperçoit alors que tout le monde voit un minuscule point blanc, presque invisible. Pourquoi ? Parce que c'est la tendance habituelle de l'esprit de regarder le dessin et non le tableau noir, le nuage, non le ciel, la pensée, non la Conscience.

Voilà tout le contenu de l'enseignement. Toujours voir la Conscience. Toujours voir la Conscience et comprendre qu'elle est ce que vous êtes ! C'est votre propre demeure, votre propre place. Restez ici. Personne ne peut vous atteindre. Qui peut entrer Ici où vous êtes , Même votre esprit ne peut entrer.

 

L'autre métaphore est celle du miroir. Le miroir représente notre vrai Soi. Il est la seule réalité : le reste n'est qu'un reflet. Swami Chinmayananda dans son exégèse de l'Astavakra Gïta commente cette métaphore :

 

Tout comme le miroir existe à l'intérieur et à l'extérieur de l'image qu'il reflète, de la même façon le Soi Suprême existe à l'intérieur et à l'extérieur de ce corps (Astavakra Gïta I-19)

 

Parlant d'une pièce ou d'un pot, on peut parler de l'espace dedans et de l'espace dehors. Mais quand le pot est brisé ou que les murs sont détruits, il n'y a plus qu'un seul espace présent partout. Pareillement, le chercheur qui reste confiné à l'intérieur de ses conditionnements médite sur son Soi en tant que Pur-Sujet à l'intérieur de lui-même. Mais une fois éveillé au Soi, il fait l'expérience de sa nature Infinie et omniprésente.

Pour faire comprendre cette idée, l'Astavakra Gïta a recours à un exemple très original. Le reflet est dans le miroir et le miroir envahit l'intérieur et l'extérieur du reflet contenu en lui. Le reflet n'a pas d'existence hors du miroir. Même si le reflet n'y est plus, le miroir continue d'exister. De la même façon, reflétée dans les trois corps - grossier, subtil et causal - la Conscience semble danser au rythme de ces corps et ce reflet, captif en notre sein, est l'ego. L'existence même de ces trois corps est créée par nos propres illusions. ils sont surimposés au Soi par "ignorance". De même que le poteau est dans la vision de la silhouette, de même le Soi est vu dans le corps.

Mais le Soi Infini, la Conscience, se situe dans et hors de l'ego-individualisé et de ses enveloppes matérielles. Tout comme le reflet ne peut déranger le support qui reflète, le Soi n'est pas affecté par la surimposition des conditionnements ou du reflet de l'ego.

 

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La méthode citée plus haut, alors se base sur la négation -neti, neti- le rejet de tout ce que nous ne sommes pas afin de découvrir ce que nous sommes vraiment. C'est un paradoxe apparent, alors de nous entendre dire ensuite que tout est Brahman ou la Conscience, y compris tous les aspects que nous venons juste de rejeter, Swami Parthasarathy examine cette contradiction dans son commentaire de l'Atmabodha :

 

Tout ce que nous voyons ou entendons ne peut-être autre que le Brahman, et lors de la réalisation de la Vérité on (reconnait) le Brahman comme étant existence-connaissance-bonheur et non-dualité. (Atmabodha Verset 64)

 

D'après le verset précédent l'univers est autre chose que Brahman alors que ce verset-ci déclare que l'univers (tout ce qu'on peut voir ou entendre) n'est rien d'autre que Brahman. Ces deux affirmations se trouvent en apparente contradiction. C'est parce que l'univers est vu sous deux angles différents. Pour celui qui n'a pas réalisé le Brahman l'univers apparait réel. Celui-là s'absorbe dans dans les objets et les êtres transitoires du monde qu'il perçoit. Pour le libérer de cet empêtrement on lui désigne la Réalité, infinie et impérissable, différente de l'univers fini et périssable. Mais un être qui a réalisé  le Soi dans l'expérience homogène de la pure Conscience ne voit l'univers lui-même comme rien d'autre que le Brahman.

 

Swami explique que nos états normaux de conscience - éveil, rêve et sommeil profond -sont du domaine de l'apparence. La réalité est l'arrière-plan non duel de ces états. Tous comme les rêves semblent réels à celui qui rêve, l'apparence de ce monde semble réelle à celui qui est éveillé. Mais à son réveil, il se rend compte que ces rêves ne sont qu'une illusion créée par l'esprit.

 

C'est seulement en nous éveillant à la conscience divine que vous réaliserez et que vous comprendrez cette vérité saisissante qu'il n'existe rien d'autre que le brahman partout. Jusqu'à ce qu'on ait atteint cet état surprême, l'univers semble réel. Vivant dans votre état actuel d'ignorance, il vous faut accepter le monde dont vous faites l'expérience. Mais dans le même temps essayer d'envisager et de réaliser la vérité proclamée par ceux qui ont réalisé le Soi, que Brahman seul existe.

 

Qui suis-je ? 

 

En dernier lieu, il n'y a pas de réponse à la question "Qui suis-je ?". Qui je suis est le sujet ultime. On ne peut penser ou parler que de ce qui est objectif. Le langage est duel par nature et par conséquent si, comme l'avance l' Advaita, la réalité est non duelle, ni un livre ni un enseignant ne peuvent la décrire. A l'inverse, si nous sommes capables d'en parler d'une manière ou d'une autre, alors nous pouvons être certains que nous ne sommes pas cela.

 

[...]

 

page 41

 

"Au cours de sa vie, un homme peut se poser beaucoup de questions mais elles tournent toutes autour d'une seule interrogation : "Qui suis-je ?". Toutes les questions partent de là. Ainsi, la réponse à la question "Qui suis-je ?" est la réponse à toutes les questions, la réponse ultime.

 

Mais nous devons être très clairs sur certains points, de façon à ne pas nous emparer de cette question comme si c'était juste une idée de plus parmi toutes les autres;

 

Un homme parle toujours de lui-même en terme de "je" et donne maints rôles à ce je : "Je cours, je mange, j'ai faim, je suis assis, endormi." Toutes ces activités font référence au corps qu'il croit fermement être. Il dit aussi "Je me souviens, je pense, je suis surpris, inquiet, etc." Ainsi, il pense aussi être ses pensées. Ici, l'image du je s'identifie au corps et à l'esprit.

 

Mais si on l'observe de plus près, nous nous rendons rapidement compte que c'est le corps qui agit et l'esprit qui pense. Ce sont les outils de la conscience qui fonctionnent sans aucune intervention d'un je.

 

La question "Qui suis-je ?" surgit du "Je suis". En fait la réponse est présente avant même que nous posions la question, la question trouve son origine dans la réponse.

 

La question elle-même, au niveau auquel elle est posée, le niveau du conflit, ne peut donner lieu à réponse car quand on l'examine de plus près il est impossible de mettre la réponse en mots et encore moins d'y penser. Cependant cette force impérieuse qui nous pousse à chercher une réponse à l'aide de la pensée s'éteint finalement et se trouve réabsorbée dans la présence éternelle, qui a réponse à tout, le Je Suis."

 

Jean Klein

 

"Le Soi sera toujours un mystère car il ne peut rien exister en dehors de lui pour le comprendre, l'analyser ou le saisir."

 

Sri Poonja

 

"Le mot "soi" comme le mot "je" désigne celui qui le prononce. C'est un terme "réflexif", un mot qui indique le Sujet éternel, plutôt qu'un de Ses objets. Le véritable propriétaire du mot Soi est l'Un, éternellement présent, essence véritable de la réalité, réalité Elle-même. C'est un vocable éminemment sacré, doté d'un S majuscule.

De l'autre côté, le petit soi-ego reçoit un "s" minuscule pour indiquer son insignifiance. Rejeté, renvoyé comme l'imposteur qu'il est. ce soi frauduleux vous vole votre droit de naissance, celui de connaître qui vous êtes vraiment : le Soi de tout, universel et éternellement libre."

 

page 42


Il ajoute "Je suis la Réalité" et commente

 

"Pour trouver une tasse dans le noir, il vous faut des yeux et une lampe, mais pour trouver une lampe dans le noir, il vous faut juste des yeux, pas de lampe.

La Réalité va de soi, elle s'auto-illumine. Vous n'avez pas besoin d'une chose extérieure pour la trouver car elle est en réalité ce que vous êtes. quand la connaissance du Soi se produit, il vous devient évident que vous ne faites qu'un avec la réalité et que votre nature est brillante et pure comme une flamme qui brûle toujours."

 

Ranjit Maharaj (disciple de Shri Siddharameshwar Maharaj, avec Nisargadatta Maharaj)

 

Recommandation de Dennis Waite d'un livre de Léo Hartong : "S'éveiller au rêve" :

 

Ramana Maharshi recommande que l'on se questionne en se posant la question "Qui suis-je ?"; Quand on vous demande qui vous êtes, il peut y avoir une hésitation sur la réponse ; mais si on vous demande  si vous existez, il n'y a plus aucun doute; La réponse est un tonitruant "Oui, bien sûr que j'existe".

 

La compréhension s'obtient quand la réponse à la première question est aussi claire que la réponse à la seconde.

 

La réalisation c'est que les deux questions ont en fait la même réponse. ce qui est sûr de son existence - la certitude intérieure du "Je suis" - c'est cela que vous êtes par essence.

 

En d'autres termes : Je suis ceci sachant cela qui sait que Je suis. Les Hindous disent "tat twam asi"  (Tu es Cela). Dans l'Ancien Testament, Dieu dit "Je suis ce que Je suis". Cet indéniable "Je suis" n'est pas l'individu au sens personnel, mais le Soi universel. Ramana Maharshi appelle "Je-Je", la fondamentale unité du "Je suis" et du Soi universel.

 

Cette compréhension une fois acquise, je peux voir comment les pensées apparaissent dans "ma" conscience comme des nuages dans un ciel clair, puis, sans laisser de trace, s'y dissolvent. Il n'est même pas besoin de proclamer que des pensées naissent dans ma conscience. Il suffit de dire dans la conscience. Les pensées et tout le reste ont lieu, simplement. Toute chose est, sans qu'un "moi" n'orchestre rien depuis les coulisses. L'ego est aussi peu essentiel à la pensée ou au fonctionnement génral du corps-esprit qu'Atlas l'est à porter les cieux. Tout comme les grec anciens ont un jour réalisé qu'il n'y a jamais eu de titan nommé Atlas pour soutenir le ciel, vous pouvez prendre conscience qu'il n'y a pas un ego réel pour soutenir l'absolue certitude du "Je suis".

  .                                                                                       .

  Résumé :

 

- L'Advaita utilise plusieurs méthodes (prakriyā) pour analyser des domaines à propos desquels nos croyances sont fausses afin de nous montrer nos erreurs et de démontrer qu'il n'y a que Brahman

 

- La méthode pour distinguer entre celui que nous ommes (l'observateur) et ce que nous ne sommes pas (l'observé- le corps, l'esprit etc.) est appelée dṛgdṛśya viveka.

 

- Ce que nous sommes vraiment - Brahman - dépasse toute description, il est immaculé.

 

- Le corps n'est ren de plus que la nourriture que nous avons ingérée et pourtant nous nous inquiétons de son bien-être, de son vieillissement et de sa mort

 

- La Conscience n'est pas un épiphénomène de l'esprit. Tout "apparaît" dans la Conscience.

 

- Nous ne "pensons" pas nos pensées, elles surgissent et nous en sommes témoin.

 

- L'esprit se pare du pouvoir de la Conscience tout comme une boule de métal devient brûlante dans le feu

 

- L'attachement aux émotions se passe de la même façon, et nous devons cultiver l'absence de passion (vairāgya). La Paix est au-delà de toute émotion.

 

- L'ego est une construction conceptuelle, la compréhension de la vérité détruit son pouvoir. c'est la base de l'enquête du Soi.

 

- L'ahaṃkāra constitue le processus par lequel nous nous identifions avec des idées, des émotions, des rôles, etc. Ceux-ci disparaissent tous dans le sommeil et par conséquent ne peuvent être nous.

 

- Nous ne sommes pas non plus le masque d'une "personne". Nous sommes l'immuable "je suis", l'essence des formes changeantes.

 

- Les enveloppes (pañca kośa prakriyā) sont utilisées pour illustrer les divers niveaux d'identification.

 

- Le Vrai Soi n'a rien à voir avec le corps et l'esprit, tout comme la lune n'a rien à voir avec la branche où elle semble posée.

 

-Nous sommes constamment trompés par la forme et passons à côté de l'essence;

 

- Tout ce qui change est d'abord rejeté (neti, neti) afin de découvrir qui nous sommes vraiment, l'éternel immuable. On se rend compte ensuite que le transitoire lui aussi, n'est rien d'autre que le Soi non duel.

 

- Tout comme au réveil on voit que les rêves ne sont rien d 'autre que l'esprit, au moment de l'Eveil on voit que le monde est le Soi.

 

-Si je peux parler d'une chose alors c'est que je ne suis pas cette chose. La vérité est au-delà du langage, qui est nécessairement dans la dualité. Je suis le Sujet éternel. La Réalité est évidente.

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