Tantra - Daniel Odier - Les petits hommes gris
Que fait l'adorateur ? Il nettoie le temple. Comment ? En demandant à tous ceux qui s'y trouvent assis depuis toujours de sortir pour qu'il puisse balayer, jeter sur les dalles de l'eau fraîche puisée à la rivière, éparpiller des pétales de roses. Très vite l'adorateur se rend compte que les personnages qui se trouvent assis dans sa Conscience se refusent à sortir du temple. Pourquoi ? Parce que, comme nous, ils ont peur. C'est à cause de la peur que la Conscience reste encombrée. Pas la petite peur facile à définir, pas la peur de ceci ou de cela, mais la grande peur fondamentale qui est le terrain fragile sur lequel nous construisons tous nos rêves et qui un jour ou l'autre nous paralyse et détruit ce que nous avions construit avec tant de persévérance.
Le jour vient de se lever, tu t'es purifié en te baignant dans la rivière sacrée, tu te sens vif et plein de détermination. Tu puises de l'eau fraîche, tu prends un balai, tu cueilles une corbeille de pétales de roses et tu entres dans le temple de la Conscience. C'est cela la méditation : entrer frais, l'esprit vif et alerte dans le temple de la Conscience. Tu les vois, tous assis, immobiles, ancrés dans le sol, fossilisés. Ils sont là depuis si longtemps. Ils t'ont tant aimé, tant donné, tant évité. Depuis que tu es tout jeune, leurs voix te poursuivent. Encore maintenant, en cette minute, comme ils te regardent entrer, prêt à nettoyer, à rafraîchir, à parfumer, ils te parlent et te disent :
"Écoute-nous, voici ce que nous pensons de toi. Depuis que tu es jeune nous tentons de t'éviter les dangers, nous te prévenons des pièges de la vie, nous te punissons lorsque tu fais une erreur mais lorsque tu nous écoutes, lorsque tu es un bon garçon, nous te récompensons, nous t'approuvons à voix haute et grâce à nous, tu ne t'en es pas trop mal sorti. Alors ne nous chasse pas, continue à écouter nos voix, à suivre nos avis. Nous ne voulons que ton bien. La liberté c'est le chaos. Écoute attentivement nos voix, reste sur le chemin que nous te traçons et tout ira bien."
Mais en cet instant, tu sais que tu as trop écouté, que ces gens couleur de pierre ne sont là que pour t'empêcher de répandre les roses et l'eau fraîche. Que tout ne va pas si bien. Vous êtes comme deux peurs face à face. Comme deux peurs qui se trouvent nez à nez dans une forêt sombre, pleine de craquements et d'autres bruits inquiétants. Une peur se dit : "Pourvu qu'il ne fasse rien pour nous éjecter du temple !" L'autre se dit : "Pourvu qu'ils ne se lèvent pas pour sortir. Que deviendrais-je sans eux ! "
Et comme ça, jour après jour, on s'arrange avec sa Conscience, on reçoit blâme et encouragement, on se range, on devient un être dont la grisaille est acceptable. La société toute entière adore ce camaïeu de gris. Le gris est la couleur la plus répandue, il y en a des millions de variété. Le gris est la couleur idéale du camouflage social. C'est grâce à ce gris que nous parvenons à exister socialement, à nous fondre dans l'immense chaudron de la souffrance et de la violence ordinaire.
Tantra : L' initiation d'un occidental à l'amour absolu - Daniel Odier - Éditions Jean-Claude Lattès, 1996 - Pocket Spiritualité - Extraits - Pages 61, 62, et 63