Françis Lucille - Le sens des choses : "La vraie méditation est spontanée"
Dans certaines formes de méditation le mental est concentré sur un objet. Ce peut-être un mantra, la flamme d'une bougie, une idole, un texte sacré ou l'image mentale d'une déité avec ses qualités divines. Le méditant vise à l'élimination de ce qui n'est pas l'objet de la méditation afin de trouver un repos dans cet objet.
A un certain moment, une immersion dans cet objet se produit. Cet état correspond à ce que la tradition indienne appelle samadhi. Mais le rejet de ce qui n'est pas l'objet de la méditation crée un déséquilibre de sorte que l'état atteint par cet effort, quelle que soit la félicité qui l'auréole, ne peut pas se maintenir.
Si l'on examine de plus près cet état, on trouve qu'il n'est pas essentiellement différent de tout autre bonheur passager dérivé d'un objet, tel par exemple celui que l'on éprouverait lors de l'acquisition d'une Ferrari longtemps désirée, il a un début et une fin dans le temps. L'aspirant sérieux découvre que de tels épisodes de bonheur limités par la temporalité le laissent dans l'insatisfaction. Il est en quête de l'intemporel et découvre que l'état auquel aboutit la méditation objective est en fin de compte du même type que ce bonheur matériel qu'il pensait ne plus désirer. Cette compréhension ouvre la voie à la méditation véritable.
La vraie méditation est spontanée. Elle est accueil pur, sans choix, de ce qui se présente dans le champ de la conscience. Aucune sélection n'est faite, tout est accueilli dans cette acceptation bienveillante : perceptions externes, sentiments, sensations corporelles, pensées, ou leur absence. Toutes choses sont admises à l'existence sur un pied d'égalité absolu, non parce qu'il s'agit d'une pratique, mais parce que les limitations du mental, et donc son inaptitude à nous procurer le bonheur absolu, ont été comprises. C'est là tout ce que l'apprenti spirituel doit faire. Aucune autre pratique n'est nécessaire.
Dans cette ouverture nous vivons au présent. Il n'y a rien à gagner ni rien à perdre. La conscience n'est pas un objet à acquérir au bout de la route. Nous avons déjà tout le nécessaire, rien ne manque.
Au début, nous pouvons éprouver l'absence totale de problèmes qui est devenue notre nouvelle condition comme un état neutre. Ceci est l'effet d'un dynamisme résiduel. la félicité de l'instant est sans cause, absolument non-objective. Quand nous sommes un peu plus familiarisés avec cette nouvelle perspective, la joie sans cause commence à se faire connaître.
L'impression est analogue à celle que nous éprouvons, lorsque, après avoir été soumis pendant plusieurs heures aux déchets de la musique commerciale contemporaine, nous accordons le récepteur de radio sur une fréquence où se donne un concerto pour piano de Mozart. Nous vivons alors simultanément à deux niveaux : au niveau usuel, il y a le monde objectif en face de nous, mais il y aussi un nouveau niveau à l'arrière-plan d'où émane la vraie musique, la céleste beauté. Ce niveau n'a pas de localisation particulière; c'est un espace métaphysique, le substrat du mental, le centre de l'être.
Lorsque nous vivons dans cette écoute, il est intéressant de noter combien nos sentiments changent. Non seulement nos sentiments, mais aussi nos pensées, la façon dont nous ressentons notre corps, la manière dont nous agissons au contact d'autrui. L'accueil bienveillant est la loi universelle.
La nuit accueille, le ciel accueille, les oiseaux et les arbres accueillent. Lorsque nous sommes entourés de compagnons accueillants, nous vivons en beauté. La présence silencieuse que nous partageons alors nous donne un avant-goût du paradis perdu.
Extrait de : "Le sens des choses : entretiens sur la non-dualité" de Françis Lucille - Chapitre IV : Notre nature véritable n'est pas un objet , pages 74 à 76 - Editions Accarias L'originel, 2007.