Tao Te King - Deux

Publié le par Tout est bien

Copié sur le blog de Le mendiant : http://sensdutao.over-blog.com/article-chapitre-2-daode-jing-la-non-action-70943672.html

 

Un second chapitre tout aussi fondamental que le premier et beaucoup plus concret avec ni plus ni moins que la règle de vie du Sage taoïste : la non-action, le lâcher prise, l’acceptation du flux du Tao.


 

1

天下 , .

Comprenant le beau, le laid apparaît.

2

, .

Comprenant le bien, le mal apparaît.

3

,

Ainsi, il y a et il n’y a pas s'engendrent,

4

,

Difficile et facile s'entremêlent

5

,

Qualités et défauts se complètent

6

 

Supérieur et inférieur s'inversent,

7

,

Bruit et voix s'harmonisent,

8

.

Avant et après se suivent.

9

圣人 ,

Ainsi, le Sage travaille à non-agir,

10

,

Enseigne sans parler,

11

,

Accepte toute chose sans humeur,

12

,

Mène sa vie sans la posséder,

13

;

S’accomplit sans rien attendre,

14

.

Développe ses mérites sans s’y attacher.

15

, .

Solitaire, sans attache, présence.

 

Commentaires :

 

Un paragraphe particulièrement riche en sens (et en "non-sens") !  Lao Zi commence par rappeler les erreurs que tous () commettent sous le ciel (天下) : s’attacher aux habitudes et préjugés de la culture ou de l’époque et considérer que le beau () présenté, le beau caricaturé est Le Beau ou que le bien () est Le Bien.  

 

Une autre explication à ces deux premières phrases est qu’aucun qualificatif ne peut exister sans son contraire, comme par exemple le beau () sans le laid ou le bien () sans le pas-bien (不善). Penser à l’un n’a aucun sens sans référence à l’autre. Tous sont « entrés dans ce monde par la porte commune », tous sont « sortis du Principe Un », ce qui prolonge le Chap1 et évoque la figure du Tai Chi, les « deux états alternants du Principe, yin et yang, concentration et expansion […] l’alternance de son repos et de son mouvement, crée le jeu des causes et des effets, un va-et-vient incessant. » (Léon Wieger)

 

Lie Zi le dit différemment : « La Voie de l’Univers est tantôt Yin tantôt Yang […] La nature d’un être est tantôt dureté, tantôt mollesse. […] Ce qui naît, c’est la mort, mais le principe de vie est inerte. Ce qui est formé, c’est le fruit, mais le principe de forme est impalpable. Ce qui est sonné, c’est le son, mais le principe du son est inaudible. Ce qui est coloré, c’est l’ornement, mais le principe de la couleur est incolore. Ce qui est épicé, c’est la saveur, mais le principe du goût est insipide. » (I-4, p.18)

 

A noter, à nouveaux chez Lao Zi, deux traductions possibles radicalement différentes autour du sens de qui signifie "se terminer" ou "ainsi" : soit le laid et le mal disparaissent, soit au contraire ils apparaissent. Cette dernière version est reprise dans toutes les traductions car elle est en cohérence avec la suite, axée sur la mise en parallèle des antonymes ainsi que le goût des paradoxes de Lao Zi. Quoi qu’il en soit, il y a bien à nouveau dynamique et démonstration par l’exemple de la nature du Tao, qui ne peut en soit ni apparaître, ni disparaitre !

 

Suit une mise en apposition de termes apparemment contraires (il y a et il n’y a pas , difficile et facile , long et court , etc.) mais en réalité intimement liés ensemble, indissociables. Le monde a besoin de deux facettes pour être en harmonie de même qu’il faut deux jambes pour être stable et se tenir droit. Le raisonnement binaire occidental n’en apparaît que plus superficiel. 

 

Voici ce qu’en dit Jianzhi Sengcan (僧璨) – appelé Kanchi Sosan en japonais – le troisième Patriarche du mouvement Chan (Zen en japonais), dans le premier chapitre de son poème Xinxin Ming (信心銘), le plus ancien texte Chan :

 

 

 

La Grande Voie n’est pas difficile

Pour ceux qui n’ont pas de préférences.

Quand l’amour et la haine sont tous deux absents,

Tout devient clair, sans masque.

Si pourtant, vous faites la plus petite distinction,

Le paradis et le terre se retrouvent infiniment séparés.

Si vous souhaitez voir la vérité,

Alors n’ayez pas d’opinion pour ou contre.

Opposer ce que l’on aime à ce que l’on n’aime pas,

C’est la maladie du mental.

 

 

Voici également le Logion 22 de l’Evangile de Thomas, découvert en 1946 à Nag Hammadi, en Egypte :

 

Jésus leur dit :

Quand vous ferez le deux Un,

et le dedans comme le dehors,

et le dehors comme le dedans,

et le haut comme le bas,

et quand du mâle et du femelle un seul vous ferez

afin que le mâle ne soit plus mâle,

ni femelle femelle,

alors, vous entrerez dans le Royaume.

 

Amour et haine, paradis et enfer, pour et contre, dedans dehors, mâle femelle,… Nous pourrions aussi y ajouter vide et plein, actif et passif, chaud et froid, centre et périphérie, moi et toi, lumière et ombre, pluie et soleil, début et fin, pile et face, vitesse et lenteur, chance et malchance, Saint et pécheur, fort et faible, conscience et inconscience, arrivée et départ, etc. L’illusion a pour origine la division !

 

 

Le paragraphe se termine par une évocation du caractère et de la vie du Sage (圣人) ou Saint-Homme. Il pratique le non-agir ( ) afin de ne pas avoir à choisir une action plutôt qu’une autre, ne pas avoir à imposer une volonté personnelle et donc relative à l’ordre du Tao, être en adéquation parfaite avec le flux cosmique.

 

Ce principe serait à mettre en parallèle avec la conception chrétienne où la nécessité de l’action chez l’homme apparaît dès la Genèse : « Et Dieu les bénit, disant : Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur tout le bétail, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. » (Genèse 1,28) 

 

A une nature apparemment à soumettre et à exploiter par l’action[1], Lao Zi substitue une nature à suivre et à respecter par la non-action, par la non-violence, par le renoncement à l’ego. « Non-agir n’est pas ne-pas-agir. Non-agir est ne-pas-agir-pour-soi-contre-le-monde. Il y a derrière cette notion capitale de wu-wei une pratique profonde du détachement, du non-attachement plutôt, une dénonciation de l’ego, de l’egoïsme, de l’egotisme, de l’egocentrisme. » conclut Marc Halévy.[2]

 

Le travail ou la responsabilité () du Sage, en tant qu’exemple pour la multitude, consiste à adopter ce principe, jusqu’à arriver à enseigner sans parole, sans discours (), par sa seule présence. Seul le silence est en effet à même de laisser le Tao s’exprimer tandis que la parole est forcément personnelle et donc relative. « Dans le silence, l’ordre cosmique peut pénétrer » déclara le maître zen Taïsen Deshimaru à Marc de Smedt.[3] Le Tao se vit et se passe de tout commentaire. La preuve, n’est-ce pas, avec ce blog !

 

Deux interprétations sont ensuite possibles en fonction de la traduction donnée à  : soit les "dix mille êtres" pour un descriptif des interactions entre le sage et les hommes, soit, et c’est ici notre préférence, "toutes les choses" pour une continuité sur le lâcher prise du sage : absence d’interférence ( ), absence de possession ( ), absence de dépendance ( ), absence d’attachement ( ) et au final absence de départ ( ), qu’il serait tentant d’associer à la mort : en ce qu’il reflète le Tao et est en communion avec lui, le Sage ne saurait disparaitre ou, pour le moins, ne craint pas de disparaître, comme nous le verrons au Chap 7.

 

Le Mendiant

 

[1] Mon frère missionnaire catholique à Singapour me fait très justement remarquer que « C’est un contre-sens que de coller nos problématiques sur un texte qui en reflète d’autres ». Selon lui « jusque là, l’homme se percevait comme soumis à la nature (vue comme puissance des dieux) et dominé par elle », d’où l’utilisation des mêmes mots « soumettre » et « dominer » pour souligner le changement de paradigme et non inviter à exploiter la nature, comme nous aimerions parfois le penser. Avouons en effet une tendance un peu masochistes vis-à-vis de nos propres cultures et une inclinaison à penser que l’herbe est toujours plus verte ailleurs. La vérité est que la pollution relève moins de notre tradition judéo-chrétienne que de l’avidité capitaliste, comme le démontre le conte à rebours écologique De l’air ! (disponible gratuitement sur le site du Mendiant). Reste une perception de la nature très différente selon la Bible ou le Daode Jing…

[2] Marc Halévy, Le taoïsme, Eyrolles, 2009, p.80. A mon avis le texte le plus clair et le plus moderne sur le taoïsme. Dans tous les cas une référence !

[3] « In silence cosmic order can penatrate », Marc de Smedt, Eloge du silence, Albin Michel, 1986, p.234

 


Quand chacun sur terre tient le beau pour beau, cela implique d'emblée la laideur.
Quand chacun sur terre tient le bien pour bien, cela implique d'emblée le mal.
Car Être et Non-Être mutuellement s'engendrent.
Facile et difficile, l'un l'autre se parachèvent.
Long et court mutuellement se définissent.
Haut et bas, l'un l'autre se touchent.
Voix et son, l'un l'autre s'épousent.
Avant et après mutuellement se suivent.

Par suite, le Sage :
Se tient à l'oeuvre sans agir.
Il enseigne sans parler.
Tous les êtres viennent à lui, et il ne se refuse pas à eux.
Il produit et ne possède pas.
Il agit et ne garde rien.
L'oeuvre accomplie, il ne s'y attache pas.
Et justement parce qu'il ne s'attache pas, il ne reste pas abandonné.

 

(Traduction : Richard Wilhelm / Étienne Perrot )

 

 

Le monde discerne la beauté, et, par là le laid se révèle.
Le monde reconnaît le bien et, par là le mal se révèle.
Car l'être et le non-être s'engendrent sans fin.
Le difficile et le facile s'accomplissent l'un par l'autre.
Le long et le court se complètent.
Le haut et la bas reposent l'un sur l'autre.
Le son et le silence créent l'harmonie.
L'avant et l'après se suivent.
Le tout et le rien ont le même visage.

C'est pourquoi le Sage s'abstient de toute action.
Impassible, il enseigne par son silence.
Les hommes, autour de lui, agissent.
Il ne leur refuse pas son aide.
Il crée sans s'approprier et oeuvre sans rien attendre.
Il ne s'attache pas à ses oeuvres.
Et, par là, il les rend éternelles.

 

(Traduction : Conradin Von Lauer)

 

 

Dans le monde, lorsque tous les hommes ont su apprécier la beauté (morale), alors la laideur (du vice) a paru.
Lorsque tous les hommes ont su apprécier le bien, alors le mal a paru.
C'est pourquoi l'être et le non-être naissent l'un de l'autre.
Le difficile et le facile se produisent mutuellement.
Le long et le court se donnent mutuellement leur forme.
Le haut et le bas montrent mutuellement leur inégalité.
Les tons et la voix s'accordent mutuellement.
L'antériorité et la postériorité sont la conséquence l'une de l'autre.

De là vient que le saint homme fait son occupation du non-agir.
Il fait consister ses instructions dans le silence.
Alors tous les êtres se mettent en mouvement, et il ne leur refuse rien.
Il les produit et ne se les approprie pas.
Il les perfectionne et ne compte pas sur eux.
Ses mérites étant accomplis, il ne s'y attache pas.
Il ne s'attache pas à ses mérites;
c'est pourquoi ils ne le quittent point.

 

(Traduction : Stanislas Julien)

 

Les trois traductions ci-dessus proviennent de cette page : http://nous-les-dieux.org/Tao-Te-King/02

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D
<br /> Merci Teb, tout est bien! :)))<br /> <br /> <br /> Bisous et bonne soirée.<br />
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D
<br /> C'est limpide!<br /> <br /> <br /> En ce moment, j'ai l'impression que cette dualité a beaucoup moins d'emprise que jadis.<br /> <br /> <br /> en fin de compte la dualité, c'est notre petit je!<br /> <br /> <br /> Le jugement permanent, il suffit d'arriver a voir sans penser et être dans l'instant.<br /> <br /> <br /> Comme dit Daniel Odier ' il suffit de voir Shiva en tout '<br /> <br /> <br /> J'y arrive de mieux en mieux, c'est vrai aussi qu'il faut s'y consacré 7 sur 7, et 24 sur 24.<br /> <br /> <br /> Rien d'autre n'est important pour moi!<br /> <br /> <br /> Et , que chacun y arrive, par le chemin qu'il a choisi!<br /> <br /> <br /> Bisous a vous tous!  et Merci a vous tous!<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
T
<br /> <br /> Bonjour Danielle,<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Ton image associée à ton écrit me font penser à<br /> <br /> <br /> "I believe i can fly<br /> <br /> <br /> I believe i can touch the sky<br /> <br /> <br /> I Think about it every night and day<br /> <br /> <br /> Spread my wings and fly away"<br /> <br /> <br /> http://www.tout-est-bien.fr/article-i-believe-i-can-fly-i-will-follow-him-110662749.html<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Pour moi la dualité renvoit à la séparation entre un je qui perçoit et l'objet perçu, l'identification avec certains objets perçus, et le refus d'autres objets. Se croire ceci et pas cela.<br /> Accueillir tout sans rejet ni exaltation. La pensée, les émotions, les sensations ne sont pas des maux en elles-mêmes. elles peuvent apparaître et disparaître, notre nature proofonde n'en est pas<br /> affectée. Etre libre des pensées, des émotions des sensations, ce n'est pas les refuser, souhaiter leur disparition, c'est ne plus s'identifier à elles. Nous sommes ce qui accueille, ce en quoi<br /> ce qui se manifeste a lieu. Présence à tout ce qui est oui. Même ces ces moments où nous pensons ne pas l'être. Accueillir le rejet et l'exaltation. Nous sommes déjà ce que nous aspirons à être.<br /> <br /> <br /> Un lien vers la page d'accueil d'un site : http://www.non-dualite.fr qui rassemble des<br /> textes qui pointent vers cette non dualité, et qui sur cette page donne un exposé de ce que l'auteur de ce site entend par dualité et non dualité. Il dit notamment :<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> La Non-Dualité, concept d'origine sanskrit (advaita), se vit plus qu'elle ne se définit. Elle est le vécu de l'unité absolue de tout ce qui est, de la Conscience et du monde,<br /> selon l'expression de Jean Klein, les yeux grands ouverts sur le monde tel que vous le voyez, [...]<br /> <br /> <br /> Et cette expérience* inouïe qui volatilise la conscience restreinte et séparatrice du "moi" survient souvent spontanément, c'est-à-dire sans technique, et sans motif [...] Elle bouleverse<br /> définitivement la vision de celui qui l'expérimente. Elle peut survenir aussi à la suite d'une pratique spirituelle, guidée par un maître réalisé.<br /> <br /> <br /> Mais ceci n'est nullement indispensable, à la différence de voies techniques yoguiques et autres pratiques d'éveil de kundalini. [...]<br /> <br /> <br /> Ajoutons à cela que la non-dualité ne s'oppose pas à la dualité : elle la couronne. Il ne s'agit pas de dépasser la dualité, mais de l'accepter tout à fait, en tant que dualité, dans ses paires<br /> d'opposés enfin mis en relation paires par paires duelles, alors que souvent nous avons tendance à aspirer à un des opposés en fuyant l'autre : vouloir l'amour et fuir la haine, aspirer à la<br /> lumière et fuir l'ombre, par ex. Nous accueillons alors la manifestation dans toutes ses dimensions, et c'est cet accueil inconditionnel qui ouvre à la non-dualité. Autrement dit,<br /> accepter la dualité, c'est trouver la non-dualité.<br /> <br /> <br /> Et comme le "moi", l'ego, se nourrit justement de "j'aime ceci et j'aime pas cela", accepter la dualité, c'est aussi accepter de dépasser cette représentation limitante du "moi-je", celle de se<br /> croire séparé du monde et des autres.<br /> <br /> <br /> [...]<br /> <br /> <br /> La non-dualité répond à la question : « Qui suis-je? ». Question que nous nous sommes tous posé un jour. Ramana Maharshi en a fait l'interrogation essentielle et guide de la<br /> quête de Soi. Se poser cette question ouvre un chemin dont on imagine rarement l'issue, si l'on ne se contente pas des réponses habituelles « je suis Untel », « je suis<br /> moi »... Et cette issue peut être la non-dualité, si nous sommes mûrs pour abandonner les représentations dans lesquelles nous nous sommes emprisonnés.<br /> <br /> <br /> C'est ainsi que nous pouvons passer de « je suis moi » à « (je suis) Cela ».<br /> <br /> <br /> Bisous<br /> <br /> <br /> <br />